Menaces dans la Jungle

Résumé

Sur le conseil de Drupadi, Patel a fui le village et s'est réfugié dans une grotte. Drupadi lui a promis de lui amener régulièrement des vivres. La première fois, il a réussi à faire croire à son frère qu'il se rendait au temple du Rocher. Nous retrouvons les deux amis dans la grotte.

— Ce n'est qu'en arrivant à la grotte, hier, que j'ai réalisé tout ce que tu as fait pour moi, Drupadi. Si tu n'avais pas été là...

— Pourquoi ne reviens-tu pas, Patel? coupa Drupadi. Reviens avec moi et dis-leur que tu soumets de nouveau ton cœur à nos dieux. C'est tout ce qu'ils attendent de toi. Le tigre ne te tuera pas, on ne veut pas te blesser. C'est pour que tu reviennes à notre foi qu'ils utilisent ces moyens!

Patel se taisait. Drupadi pensait aux prières qu'il aurait dites pour son ami au Temple du Rocher s'il y était allé. Les dieux allaient sûrement travailler dans le cœur de son ami pour le ramener à la raison!

— S'il te plaît, mon ami, dit enfin Patel. J'ai pris ma décision. Je n'ai certes pas le courage de retourner au village et de me présenter devant le Conseil pour leur expliquer que je marche avec Jésus Christ. Mais c'est vraiment impossible de leur dire que je ne crois plus en lui. Je ne peux que rester ici, me cacher et prier pour que Dieu les empêche de me trouver.

Drupadi savait qu'il était inutile de vouloir convaincre Patel. Il avait engagé son cœur et sa raison dans le chemin de Jésus, il n'y avait plus de retour possible pour lui.

Drupadi lui dit au revoir et quitta la grotte. A chaque pas, il croyait entendre le grognement terrible du tigre, son cri de vengeance. Il sentait déjà ses griffes acérées s'enfoncer comme des couteaux dans son dos. Il courut jusqu'à ce que ses poumons menacent d'éclater — sans rencontrer la moindre trace du fauve.

Lorsqu'il atteignit le village, la nuit était déjà tombée. Les ombres se mêlaient les unes aux autres et toutes les formes se fondaient dans l'obscurité. Les sentiers étaient déserts et la majorité des maisons étaient déjà endormies. Ses parents l'attendaient.

— Je suis si heureuse que tu sois rentré sain et sauf, mon fils, murmura sa maman. J'ai eu bien peur du tigre... Elle ne put poursuivre.

— Je t'ai dit, Khati, que le tigre ne pouvait rien contre notre fils, lui rappela Mukerji. Tu sais bien où il est allé. Les dieux ne pourraient pas permettre qu'il soit attaqué alors qu'il rentre du Temple! Il n'avait rien à craindre.

Il se pencha avec affection sur Drupadi.

— Kittu m'a raconté où tu es allé cet après-midi, dit-il avec une vive approbation dans la voix. Tu es un fils qui réchauffe le cœur de son père.

Drupadi se sentit très mal à l'aise. Qu'adviendrait-il si son père apprenait la vérité?

A la chasse au tigre

L'embarras de Drupadi se transforma cependant bien vite en satisfaction. Tout allait finalement bien mieux qu'il n'avait pu le prévoir. Son père l'avait cru au Temple du Rocher et tant qu'il en serait ainsi, ses trajets à la grotte seraient bien facilités.

Chaque après-midi, il enroulait quelque nourriture dans un linge et quittait crânement la maison. Chaque fois, son père s'inquiétait de lui et rayonnait de fierté quand on lui expliquait où il était parti.

— Ce fils me fait honneur, Khati, disait-il ensuite. Dans sa vie antérieure, il devait être un prêtre ou un saint!

Même Kittu avait une attitude inhabituelle envers lui. Il ne surveillait plus ses moindres faits et gestes et ne lui posait pas de questions. Il ne le soupçonnait même plus de vouloir se tourner vers le Dieu étranger. Pour la première fois, Drupadi percevait de l'amitié et de l'affection dans sa voix. Quant à Patel, sa tristesse semblait croître de jour en jour. Il se sentait tellement seul dans sa grotte qu'il retenait Drupadi aussi longtemps que possible. Sa situation était bien précaire et il ne voyait aucune issue.

─ Est-ce que je peux rentrer à la maison aujourd'hui? demandait-il à Drupadi.

─ Pas encore. On parle encore beaucoup de toi au village.

Il y avait dans ses yeux une supplication désespérée.

─ Quand est-ce que je pourrai retourner à la maison, mon ami?

Drupadi avait envie de lui dire qu'il pouvait rentrer immédiatement s'il était d'accord de se soumettre aux exigences du Conseil, mais il savait que c'était inutile. Et il n'y avait aucun signe dans le comportement de Patel qui puisse laisser croire qu'il était prêt à abjurer son nouveau chemin.

— Hier, le tigre a attaqué un troupeau de chèvres et en a dévoré deux avant d'être chassé, dit Drupadi. Maintenant les gens sont de nouveau tous furieux. Ce n'est vraiment pas le bon moment pour rentrer au village.

Mais tout cela n'amenait pas Patel à revenir en arrière.

Lorsque le sahib vint au village la semaine suivante, il avait pris son fusil.

— Si quelques-uns de vos hommes sont volontaires pour m'accompagner et m'aider, fit-il savoir à Sacuni, je vais essayer d'abattre le tigre.

Un murmure d'approbation traversa tout le Conseil. L'exhortation de Mukerji à laisser du temps au tigre pour trouver Patel et exercer la vengeance des dieux fut complètement oubliée lorsqu'ils virent l'arme à feu. Drupadi savait ce qu'ils pensaient: avec un fusil, ils étaient sur un pied d'égalité avec le tigre! En le chassant avec des épées et des massues, il fallait s'en approcher très près pour le tuer, alors qu'une telle arme crachait la mort jusque de l'autre côté de la vallée. Avec un moyen de combat semblable, il était facile de se sentir fort et courageux!

Drupadi se faufila dans la foule pour voir le fusil. Son regard ne pouvait se détacher du canon de couleur sombre et de la crosse en bois magnifique. Cet objet ne semblait absolument pas dangereux, mais deux ou trois ans auparavant, il avait vu quelqu'un tirer et avait pu en constater les effets: l'arbre visé avait presque volé en éclats. Avec une telle arme, Sahib Conway avait bien le pouvoir de tuer le tigre et de délivrer enfin le village de la malédiction!

— Ce n'est pas prudent de courir après le tigre avec des épées et des bâtons, remarqua l'un des anciens, exprimant ainsi la pensée de chacun. Seul Mukerji était contre, mais il se tut. Drupadi pouvait lire la contrariété dans ses yeux sombres. Tout tremblant, il se fraya un chemin dans la foule pour fuir le regard de son père.

Bien vite, la nouvelle se répandit que le sahib partait à la chasse avec son fusil, et les hommes s'assemblèrent autour de lui. Ils amenaient leurs épées et leurs massues en riant et se joignaient à la troupe sans trembler pour leur vie. C'était bien différent de sortir accompagné d'un fusil!

Pendant que les hommes formaient un cortège, Jack s'approcha de Drupadi.

—Je te cherche depuis que nous sommes arrivés! Où t'étais-tu caché?

Drupadi ne répondit rien. Comment pouvait-il lui avouer qu'il devait se cacher de devant son propre père?

— Viens-tu aussi chasser le tigre? demanda-t-il.

Drupadi observa le visage de son ami avec envie. Il désirait tellement aller avec lui! Peut-être trouverait-il même une occasion de s'éloigner incognito de la troupe pour apporter à Patel sa ration de nourriture? Mais il voulait aussi être là quand le sahib, d'un simple coup de gâchette, allait terrasser le fauve. Cependant, il était trop timide et trop poli pour s'inviter.

— Voudrais-tu venir? répéta Jack.

Bien sûr qu'il voulait! Ses yeux brillèrent.

—Je te rejoindrai vers la rivière, murmura-t-il d'une voix à peine perceptible, là où nous avons vu les empreintes la première fois. Ils vont prendre ce chemin.

Jack le dévisagea perplexe. Il ne comprenait pas pourquoi il ne voulait se joindre à la troupe tout de suite. Mais il ne posa pas de question.

Drupadi se glissa hors du village avant même que la compagnie se mette en mouvement, et attendit au bord de la rivière. En fait, il n'aurait pas eu besoin de prendre tant de précautions. Stupéfait, il vit Kittu arriver à sa rencontre au milieu du groupe, lui faisant de grands signes de la main. Mukerji désirait que ses fils prennent part à la chasse afin que l'honneur ne passe pas à côté de la famille au cas où le fauve serait tué! Ainsi, ce n'était pas un acte de désobéissance.

La troupe arriva à l'endroit où le tigre avait attaqué les chèvres. Les hommes se dispersèrent des deux côtés de Sahib Conwav. Celui-ci avançait le fusil à la main, prêt à tirer. Ils se frayèrent lentement un chemin dans les taillis le long de la rivière. Drupadi sentait sa sueur couler dans son dos et remarqua qu'il avait en même temps la chair de poule, tant il était excité. Malgré le fusil et la proximité du sahib, sa langue restait collée à son palais. C'était trop angoissant de se promener tranquillement dans les buissons alors que le tigre rôdait peut-être juste à côté. Il guettait le fouillis des arbres, s'attendant à chaque pas à découvrir le terrible animal prêt à bondir! Il ne pouvait s'empêcher de penser à ce que son père avait dit: le tigre ne pourrait être atteint par aucune épée ou balle tant qu'il n'avait pas accompli la mission pour laquelle les dieux l'avaient envoyé...

L'attente

Drupadi avait caché sous sa chemise quelques aliments pour Patel. Cette contrebande le mit soudain mal à l'aise. N'allait-il pas tomber dans un piège? Les dieux ne voudraient-ils pas le punir à cause de l'aide qu'il apportait à son ami? Cette pensée provoqua en lui une telle consternation que Jack crut qu'il était malade.

— Qu'est-ce qu'il y a? Te sens-tu mal?

Une lueur de fierté passa dans les yeux noirs du jeune Indien.

— Je me sens très bien, pourquoi?

— Tu n'en as pas précisément l'air.

—  C'est... c'est le tigre, répondit Drupadi. J'ai peur que nous ne l'attrapions pas aujourd'hui.

—  On va au moins essayer, répliqua son compagnon avec confiance.

Soudain, ils tombèrent sur un indice: le tigre avait visiblement dévoré un petit animal à cet endroit, mais il n'en restait pas assez pour pouvoir l'identifier. Puis un homme découvrit par terre une touffe de poils et un lambeau de peau.

— Regardez! cria-t-il. Le tigre était là la nuit passée!

Pendant quelques instants, ils tinrent fébrilement conseil. Puis Sacuni proposa de construire une plate-forme dans un arbre, en guise d'affût1, et d'attacher une chèvre à un tronc proche pour servir d'appât.

1Affût: endroit où l'on s'embusque pour attendre le gibier.

— Le tigre pourrait revenir, dit-il.

À suivre