La maison de la forêt
La maison dans la forêt
Depuis le décès de Mme Stanhope, c'est Mme Rose, la nurse, qui s'occupe du Manoir et des trois enfants, Philippe, Guy et Myriam. Cette dernière a eu la tâche d'annoncer à ses frères qu'ils allaient avoir une nouvelle maman. Philippe en est anéanti ! Guy a à son tour quelque chose à annoncer à sa soeur: la mystérieuse maison de la forêt était habitée par un receleur qui a été arrêté.
Guy prit une longue aspiration et continua:
— Il y a un vieux puits caché dans le cellier de la maison et aujourd'hui ils ont enlevé le plancher et découvert au fond du puits un tas de choses enveloppées dans du plastique. Il y avait des tas et des tas d'argenterie. Ils ont reconnu quelques pièces appartenant à Sir George Hamilton. Or il y a deux ans que ce dernier a été cambriolé !
— Qui t'a dit tout cela ? Comment ont-ils pu repêcher toutes ces choses ? N'étaient-elles pas abîmées ? Myriam voulait tout savoir à la fois.
— Il n'y a plus d'eau dans le puits, petite sotte, répondit Guy avec impatience. Ils y travaillaient cet après-midi. Nous les avons regardé faire, Phil et moi, et Félix nous a tout raconté, bien que ce soit défendu d'en parler.
Félix était le policier du village. Il aimait bien les trois enfants Stanhope et était toujours disposé à faire un brin de causette. Myriam se mit à réfléchir à toute cette histoire. Guy l'avait certainement un peu enjolivée mais elle était en somme assez déçue. Ce n'était pas du tout le genre de secret qu'elle avait imaginé en pensant à la maison de la forêt. Elle lui avait inspiré beaucoup de rêveries où fantômes et fées, sorcières et lutins jouaient un grand rôle. La maison, tout au bout de la grande rue du village, touchait la forêt, d'où son nom. C'était une longue bâtisse basse dont le toit de chaume descendait jusqu'à terre. Faisant un angle droit avec la route, sa façade et ses jardins à l'arrière n'en étaient séparés que par une épaisse haie de houx. Elle avait été retapée quelques années auparavant mais, depuis, rien n'avait été fait et elle avait maintenant un aspect délabré.
De nombreux racontars sur ses différents locataires circulaient dans le village. On parlait des particularités de chacun avec de mystérieux hochements de tête et des insinuations qui laissaient supposer que le narrateur, en général l'un des plus anciens habitants du village, en savait plus qu'il ne voulait le dire. Myriam écoutait ces bavardages avec de délicieux frissons dans le dos. Elle avait surveillé les allées et venues du dernier locataire avec beaucoup d'intérêt. M. Thompson était grand, brun, avec une barbe en pointe. Les gens du village le trouvaient plutôt sauvage. Il s'absentait des semaines durant. Son départ précipité avait suscité de nombreux commentaires. Félix, tenu jusque-là de se taire, jouissait d'avoir maintenant la vedette et se plaisait à révéler que M. Thompson avait été emmené par des policiers en civil et que l'on fouillait sa maison à la recherche d'objets volés.
Les deux enfants étaient en train de parler de tous ces événements lorsque Philippe entra dans la pièce. Il paraissait plus pâle que d'habitude. Les lèvres serrées, le menton en avant, il se planta, pour se donner une contenance, devant le foyer où brillait un feu très agréable en cette soirée plutôt fraîche.
— J'ai bien réfléchi à cette sale histoire, commença-t-il. Il nous faut prendre une décision. Nous ne pouvons empêcher que la... que cette personne arrive. Même si nous avons l'intention de nous en aller dès que possible, nous ne pouvons pas dire que nous ne lui adresserons jamais la parole.
Il fit une pause en regardant d'un air sévère les deux enfants qui ne pipaient mot.
— II y a un type à l'école, continua-t-il, qui a une belle- mère et il l'appelle «Tante chose» d'un nom quelconque. Quand nous aurons à lui parler, nous pourrions faire de même. «Bonjour, tante Pétunia», etc.
Guy et Myriam prirent le fou rire. Leur frère les fusilla du regard.
— Très drôle, en effet, grinça- t-il, sarcastique. Vraiment très drôle de voir une étrangère prendre la place de notre propre mère et essayer de nous en imposer. Dégrisés, les deux enfants protestèrent.
— Ecoute, dit Myriam, tu sais bien que nous ne rions pas de cela, mais tante Pétunia! Elle ne peut vraiment pas s'appeler comme ça !
Et malgré elle, la petite fille se remit à rire.
— Là n'est pas la question, reprit Philippe avec mépris. Appelez-la Pétunia, Jemima ou Perkita ou de n'importe quel autre nom idiot. Maintenant, écoutez bien pourquoi nous le ferons. Nous serons obligés de lui parler mais nous allons tous promettre, par serment, que nous ne l'accepterons pas comme faisant partie de notre Famille. Nous ne dirons pas un mot ou ne ferons pas un geste qui le lui laisse penser. Elle est une étrangère et elle doit vivre ici comme une étrangère.
Les deux enfants paraissant suffisamment impressionnés, Philippe continua:
— Je regrette, le pire sera pour toi, Myriam, car tu restes ici; mais tiens bon et ne te laisse pas faire. Ne sois pas impolie car cela mettrait Papa en colère. Répond seulement oui ou non, et garde tes distances, autant que possible. Maintenant, jure-le.
—Je le jure, prononça -Myriam d'un ton solennel en regardant son frère dans les yeux.
— A toi, maintenant.
Philippe se tourna vers Guy
Une promesse était chose sacrée pour les enfants Stanhope. Une fois donnée, elle devait être tenue à tout prix. A la grande surprise de l'ainé, la réponse tardait à venir. Le cadet n'osait pas le regarder et donnait de petits coups dans la grille du foyer.
— Comment pouvons-nous savoir qu'elle sera si méchante? éclata-t-il. Je pense que nous devrions attendre de la connaître.
Pleine de fureur, la voix de Philippe lui écorcha les oreilles.
— Très bien, tu peux souhaiter la bienvenue à la personne qui vient prendre la place de ta propre mère, tu peux lui dire combien tu es heureux de la voir, combien tu l'aimes, tu peux la caresser, mais alors, ça sera fini entre nous !
— Je ne la désire pas plus que toi, répondit Guy vivement. Il me semblait seulement qu'elle pourrait ne pas être aussi mauvaise que tu ne la dépeins.
— Alors pourquoi se marie- t-elle avec notre père ? demanda froidement Philippe. Elle doit deviner que nous ne la voulons pas; mais elle fera tout ce qu'elle pourra pour nous avoir. Bien, fais comme tu veux. Vas- tu promettre, oui ou non?
— Bon, je pense qu'il faut le faire, grommela Guy. Mais Philippe ne fut satisfait qu'après que Guy eut répété mot à mot après lui la formule requise.
Il sembla alors qu'ils n'avaient plus rien à se dire et les trois enfants étaient assis regardant le feu d'un air morne lorsque Mme Rose entra avec du pain et un bol de lait fumant. Elle obligea Myriam à tout finir avant d'aller au lit.
Et toi ? dit-elle en se tournant vers Philippe. Resteras-tu sans rien manger ? Cela te fera beaucoup de bien !
— je crois que je pourrais avaler quelque chose, répondit Philippe avec une indifférence feinte. Il mourait de faim, mais ne voulait pas en convenir.
Quelques minutes plus tard, Mme Rose était en train de brosser les cheveux de Myriam quand la fillette lui échappa des mains et lui sauta au cou.
- Rose, dit-elle gravement, promets-moi que tu ne t'en iras pas.
— Comment le promettre, ma chérie, quand je ne sais pas moi-même si je pourrai rester ? La nouvelle maîtresse peut avoir d'autres idées là-dessus.
Mme Rose soupira.
— Elle serait encore pire que nous le pensons si elle te renvoyait, s'écria Myriam, les yeux pleins de larmes. C'est impossible ! Je demanderai à Papa de l'empêcher d'être aussi méchante.
— Ne t'occupe plus de cela, recommanda Mme Rose. Nous devons espérer pour le mieux. Mais moins tu en diras à ton père à ce sujet, mieux ce sera.
il lui fallut un certain temps pour persuader Myriam d'aller au lit et se disposer à dormir, et encore plus pour qu'elle s'endorme enfin. Les garçons parlèrent aussi plus longtemps que d'habitude, se complaisant dans de sombres présages et faisant toutes sortes de plans pour résister à toute tentative d'autorité de la part de leur belle-mère.
Oncle Dick arrive
Myriam avait dit au revoir à ses frères, lors de leur départ pour l'internat deux jours auparavant, avec plus de regret que d'habitude. lls lui manquaient toujours terriblement pendant les premiers jours de chaque trimestre, mais cette fois-ci, il lui semblait injuste d'avoir à affronter l'étrangère sans leur appui. La promesse faite, lourde de responsabilité, lui pesait. Souvent elle se demandait comment elle allait pouvoir la tenir assez fidèlement pour satisfaire Philippe, sans pour cela encourir la colère de son père.
Tandis qu'elle repassait ses leçons du jour au presbytère, le village entier apprenait la nouvelle du second mariage de M. Stanhope et les commentaires allaient bon train.
Berthe Gilbert, l'aînée du pasteur, était une jeune personne plutôt flegmatique. Normalement, elle suivait Myriam dans les jeux et les tours parfois pendables que l'imagination débordante de cette dernière pouvait inventer mais, parfois, pour une bagatelle, elle lui tenait tête et alors de violentes querelles éclataient, dans lesquelles Berthe se montrait intraitable. Le tact n'était pas son fort et dès l'arrivée de Myriam, au premier matin de la reprise des cours, elle l'inspecta des pieds à la tête d'un air solennel, comme si elle s'attendait à trouver en elle quelque subtil changement. Puis elle lui déclara sèchement, une pointe d'accusation perçant dans sa voix :
— Tu vas avoir une belle- mère.
Myriam hocha la tête..
Je pense que ce sera bon pour toi, continua-t-elle plutôt agressive.
— Va-t-elle te battre ? s'enquit, les yeux ronds, Paul, l'un des jumeaux qui complétait le trio du presbytère. Bien que son coeur batte à coups redoublés, Myriam répondit avec un léger mépris:
— Non, elle ne me battra pas. Je ne la laisserai pas faire, petit imbécile !
Puis, tête haute, elle se dirigea vers la salle d'étude.
A suivre
