La maison de la forêt

La maison de la forêt

Une nouvelle Maman

Le doux murmure du vent parcourait les arbres autour du Manoir, et la pluie tambourinait sur les pavés de la terrasse qui longeait le côté de la maison où donnaient les fenêtres du salon. C'était une vieille bâtisse sans prétention, juste assez grande pour qu'il y fasse bon vivre.

La petite fille qui se tenait à la fenêtre de ce qui avait été la nursery, transformée maintenant en salle d'étude, avait vécu là toute sa vie. Menue, petite pour son âge, de longs cheveux bruns, soyeux, tombant sur les épaules et retenus sur les côtés par une paire de barrettes plutôt laides, elle offrait en ce moment l'image de la désolation. Une moue pathétique abaissait les coins d'une petite bouche sensible et, au fur et à mesure que se déroulaient ses pensées, un éclair d'indignation jaillissait de ses grands yeux gris. Les vacances de Pâques touchaient à leur fin et la désertion de ses deux frères en cet après-midi de pluie n'en était que plus cruelle. Quel dommage que Mme Rose, la gouvernante, l'ait attrapée en train d'essayer de les accompagner et lui ait absolument défendu de sortir !

— La bonne idée, avec ton rhume, d'aller te balader dans l'herbe mouillée, avait-elle grondé. C'est sûr que les garçons t'y entraîneront ! Mme Rose avait été leur nurse pendant leur toute petite enfance et quand, deux ans auparavant, leur mère était morte, elle était revenue au Manoir comme gouvernante et maîtresse de maison.

Restée seule, Myriam se sentit très triste. Dans deux jours, ses frères, Philippe et Guy, âgés respectivement de treize et onze ans, allaient retourner dans leur internat et elle reprendrait ses cours auprès du pasteur avec les trois enfants du presbytère. Délicate de santé, elle avait été plusieurs fois gravement malade, ce qui l'empêchait de fréquenter une école comme tout le monde. C'était une privation pour elle et elle en souffrait. Elle n'avait que mépris pour la compagnie des enfants du pasteur, plus jeunes qu'elle.

Soudain, alors qu'elle contemplait les arbres ruisselants de pluie, le bruit de la porte qui s'ouvrit brusquement la fit sursauter. Ses yeux s'arrondirent d'étonnement à la vue de son père. Il n'entrait jamais dans la salle d'étude, domaine des enfants. Parfois, le soir, quand il était à la maison, elle allait le saluer, mais il s'absentait de plus en plus depuis la mort de sa femme, et ses enfants étaient devenus pour lui presque des étrangers.

—          Où sont les garçons ? demanda-t-il.

Si elle avait été plus âgée, Myriam aurait perçu une certaine nervosité, une tension inhabituelle dans le ton de la question.

—          lls sont sortis, répondit-elle avec tristesse.

L'exclamation pleine d'impatience que poussa son père la surprit.

—          C'est bien dommage ! Je ne peux pas les attendre. Je dois prendre un train.

II hésita, puis, au bout d'un moment, s'assit et attira vers lui sa petite fille.

—          Viens ici, Myriam, j'ai à te parler. Tu répéteras aux garçons ce que je vais te dire.

Il resta encore un long moment silencieux, l'entourant d'un bras et la serrant contre lui avec une tendresse à laquelle la fillette n'était plus habituée depuis longtemps.

Timidement, elle leva la main pour lui caresser la joue.

—          Qu'y a-t-il Papa ? demanda- t-elle enfin doucement. Son père soupira et sembla se reprendre.

—          Je vais partir dans quelques minutes, commença-t-il d'un ton enjoué, et j'aurais aimé vous expliquer pourquoi. C'est vraiment dommage que tes frères ne soient pas là.

Il se tut à nouveau. Saisie de curiosité, Myriam ne le quittait pas des yeux. Une étrange appréhension commençait à monter en elle.

—          Vous allez avoir une nouvelle maman, lâcha-t-il enfin, puis il continua précipitamment: Je pense que ce sera une bonne chose. Vous avez besoin de quelqu'un qui s'occupe de vous et c'est une personne que vous pourrez aimer.

—          Comment est-ce possible ? Notre maman ne peut pas revenir !

Le trouble et la consternation se peignirent sur le visage de l'enfant. Irrité, son père retira son bras et s'écria, légèrement impatient:

—          Bien sûr que non ! Ne comprends-tu pas ? Je vais me marier avec une jeune et charmante dame. Elle sera ma femme et prendra ainsi la place de votre maman.

Il se mordit les lèvres. Il n'aurait pas dû dire cela. Myriam recula. Son joli visage s'empourpra.

—          Non, non, oh! Papa, s'il te plaît, ne fais pas une chose pareille ! Nous ne voulons personne à la place de notre maman.

M. Stanhope soupira et se dit pour la centième fois qu'il ne comprenait pas les enfants. Il avait redouté cet entretien et l'avait renvoyé jusqu'à la dernière minute. Il jeta un coup d'oeil à sa montre puis attira à nouveau la petite fille contre lui.

—          Ecoute, Myriam, essaie de comprendre. Vous n'avez pas vraiment de foyer en ce moment et je suis, moi aussi, très solitaire. Après mon mariage, nous serons tous beaucoup plus heureux. Je dois partir maintenant. Je me marie demain. Dans trois semaines, je reviendrai avec ma femme. Promets-moi de très bien l'accueillir. Les garçons seront à l'internat. Vous pourrez ainsi bien faire connaissance avant leur retour. Peut-être pourront-ils venir pendant un week-end au milieu du trimestre ? Maintenant, au revoir, ma chérie. Tu raconteras tout aux garçons et sois bien sage jusqu'à mon retour.

Il l'embrassa et sortit précipitamment.

Complètement désorientée, Myriam se tint pétrifiée au milieu de la pièce. Elle ne resta pas longtemps seule. Mme Rose entra en coup de vent.

—          Bien, ma chère, commença- t-elle, je devine que ton père vient de t'apprendre que vous allez avoir une belle-mère.

Ce mot horrible n'était pas encore venu à l'esprit de l'enfant.

En un éclair, cette expression évoqua dans son imagination tous les contes de fées, toutes les histoires où d'affreux tyrans, de méchants personnages étaient toujours représentés par ce terrible mot de «belle- mère». Dans un silence horrifié, elle fixa un moment Mme Rose, puis, poussant un cri perçant, elle s'élança dans les bras de la femme, suffoquée de sanglots.

La gouvernante n'avait pas cru mal faire en utilisant ce terme de «belle-mère». Elle- même était profondément blessée. M. Stanhope l'avait informée de son mariage si proche seulement deux jours auparavant, tout en lui recommandant de ne pas en parler jusqu'à ce qu'il ait tout expliqué à ses enfants. Il avait complètement manqué d'égards envers elle en la laissant dans l'ignorance jusqu'à la semaine même où le mariage avait lieu. Depuis deux ans, c'était elle qui avait dirigé tout le train de la maison et voici une nouvelle maîtresse ! Elle serra Myriam contre son cœur, la berçant tendrement comme un bébé; la détresse de l'enfant ne lui déplaisait pas tout à fait. Son orgueil blessé y trouvait son compte.

—          Là, là, mon amour, murmura-t-elle d'un ton apaisant. Ne te désole pas comme ça ! C'était à prévoir. Ton père est encore jeune. Nous ne pouvons qu'espérer pour le mieux.

— Papa n'est pas jeune, Rose ! Myriam releva la tête et la fixa soudain, saisie. Mais elle, comment sera-t-elle ? Je la déteste ! Je sais que je la détesterai !

—          Non, ma chérie, tu ne dois pas parler ainsi. Une petite fille ne dit jamais : «Je déteste». Mme Rose parla avec fermeté. Maintenant, tu vas aller te rafraîchir le visage. Je vais préparer le thé car c'est l'heure où les garçons vont rentrer. Leur absence a contrarié ton père, mais eux pensent qu'ils peuvent toujours en faire à leur tête !

Lorsque Mme Rose quitta la pièce, Myriam n'avait pas du tout l'intention de lui obéir. Elle s'assit sur le large rebord de la fenêtre tout en reniflant lamentablement, mais elle n'y resta pas plus de trois minutes. Le bruit d'une galopade dans le couloir et de la porte ouverte à toute volée annonça le retour de ses frères dans un état d'excitation exceptionnel.

—          Sais-tu ce qui nous arrive ? s'écria Guy, prenant les devants sur son frère aîné. Mais... qu'y a-t-il ? ajouta-t-il d'un air écœuré à la vue de sa sœur, abattue, et des traces de larmes sur son visage.

—          Qu'as-tu encore à pleurnicher? s'écria Philippe. Nous avons quelque chose à te raconter.

—          Moi aussi, dit Myriam, et c'est affreux. Vous ne penserez plus à rien d'autre quand vous le saurez. Mais parlez d'abord, ajouta-t-elle, sa curiosité l'emportant sur le plaisir qu'elle commençait à éprouver à dramatiser la situation.

— Oh! nous ne pouvons pas te le dire comme cela, dit Philippe avec mépris. Parle d'abord. Je suppose que tu as cassé ton imbécile de poupée ou que tu t'es disputée avec Rose.

Myriam sauta sur ses pieds.

—          Papa m'a dit de vous en parler. Il était fâché que vous ne soyez pas là. Je ne suis pas censée vraiment le dire si vous êtes aussi désagréables. Il voulait vous en parler lui-même. Mais vous, il vous fallait sortir !

— Bon, qu'est-ce que c'est ?

Philippe était devenu grave. Si son père avait voulu leur parler, c'est qu'il s'agissait de quelque chose d'important.

Myriam se campa devant eux et, écartant ses longs cheveux de sa figure rouge de colère, elle déclama:

—          Il a dit que nous allons avoir une nouvelle maman. Il va se marier demain et elle viendra vivre ici !

Si elle avait désiré faire sen¬sation, elle avait tout à fait réussi. Les garçons, immobiles, la regardaient, bouche bée.

—          C'est affreux ! s'écria Guy, enfin.

Philippe était devenu tout pâle. Il avait tant aimé sa mère et, par moments encore, la douleur de l'avoir perdue était plus vive que jamais. Il serra les poings.

— Comment peut-il faire ça ? Une nouvelle maman, vraiment ! Jamais je ne lui adresserai la parole ! Et à lui, jamais je ne pardonnerai !

Sa voix se brisa brusquement. Il tourna les talons et se précipita hors de la pièce.

Consternés, Guy et Myriam se regardèrent en silence. Bien qu'elle redoute une terrible belle-mère, la pensée de blâmer son père n'avait pas effleuré la fillette. Les paroles de Philippe l'atterraient et le fait de l'avoir vu près de s'effondrer la mettait, ainsi que Guy, dans une situation embarrassante. Ils se regardèrent d'un air misérable et ce fut un triste spectacle qui s'offrit aux regards de Mme Rose quand elle entra, chargée d'un plateau.

— Allons, allons, s'écria-t-elle, cela ne sert à rien de faire cette tête ! Je peux vous assurer qu'il arrive des choses bien pires dans la vie. Où est Philippe ?

—          Il est sorti. Je pense qu'il est dans sa chambre, répondit Guy.

—          Bon, va lui dire de venir goûter et faites tous un effort pour être raisonnables.

Rapidement, la gouvernante dressa le couvert de ses mains adroites. Guy n'avait aucune envie de faire cette commission. A pas lents et à contrecœur, il prit la direction de la chambre qu'il partageait avec son frère. La clé en était perdue depuis longtemps, de sorte que Philippe n'avait pas pu s'enfermer. Guy le trouva debout, les mains dans les poches, le dos tourné à l'intrus.

—          Rose dit que tu dois venir goûter, dit-il.

— Goûter ! siffla-t-il entre ses dents, d'une voix pleine de mépris. Va, mange tout ce que tu veux, si tu y arrives, et laisse-moi tranquille.

Il n'avait même pas tourné la tête. Guy hésita.

—          Oh ! viens, Phil, balbutia- t-il. A quoi cela sert-il ?

Philippe se retourna et Guy recula d'un pas à ta vue de son visage tourmenté.

—          Si tu ne t'en vas pas immédiatement, je te flanque à la porte.

La voix de l'aîné se brisa et le cadet battit précipitamment en retraite.

—          Il ne veut pas venir, annonça-t-il à son retour clans la salle d'étude.

Mme Rose fit entendre un claquement de langue.

— Se mettre en colère ne sert à rien, déclara-t-elle d'un ton sentencieux. Tant que je serai là, j'agirai pour le mieux et vous ferez de même, si vous êtes un peu raisonnables.

—          Que veux-tu dire avec ton «tant que je serai là»? demanda Guy. Tu ne vas quand même pas être lâche au point de nous abandonner !

Une nouvelle frayeur saisit Myriam. Elle laissa tomber la tartine beurrée qu'elle était en train de grignoter et, les yeux fixés sur Mine Rose, attendit sa réponse en retenant son souffle.

Cette dernière remuait son thé d'un air pensif.

—Je ne peux pas encore dire ce que je ferai. Tout est arrivé si brusquement que j'en suis toute bouleversée. Votre belle- mère peut ne pas vouloir que je reste, et alors je partirai. Nous ne pouvons qu'attendre et voir.

Comme un tourbillon, Myriam se leva d'un bond, fit le tour de la table et se jeta au cou de la gouvernante.

— Tu ne dois pas t'en aller ! Tu ne le dois pas ! Promets-moi que tu ne m'abandonneras pas. Je ne peux pas le supporter ! Je ne le peux pas !

Une nouvelle explosion de sanglots lui coupa la parole.

Troublée, Mme Rose regretta amèrement d'avoir parlé sans réfléchir.

— Ne te tourmente pas comme ça, Myriam. Tu vas te rendre malade. Quelle affaire, entre Philippe et toi ! Sois sage, supplia-t-elle. Bien sûr que je ne t'abandonnerai pas, pour autant que cela dépende de moi. Toutes ces histoires ne nous font du bien ni aux uns ni aux autres.

Elle eut beaucoup de mal, toutefois, à calmer la petite fille et elle ne put arriver à lui faire finir son repas.

Pendant ce temps, Guy, maussade, mastiquait sans un mot. Puis il repoussa sa chaise, la table fut débarrassée et un silence oppressant s'établit dans la pièce. Reniflant encore, Myriam se pelotonna dans le vieux fauteuil. Le garçon se soulagea en lançant un bon coup de pied contre la table.

—          A quoi cela sert-il de se conduire de cette façon ? cria- t-il. Nous ne pouvons empêcher notre père de se remarier, si moche que cela soit pour nous. Toi et Phil, croyez-vous changer quelque chose en vous privant de repas et en vous conduisant comme des idiots ? Vous devrez quand même finir par manger !

—          Je sais que ça ne sert à rien, remarqua Myriam. Tout est tellement affreux.

Toutefois, la tension était maintenant tombée et les deux enfants commencèrent à discuter de la situation. Malgré leurs sombres pressentiments, leur curiosité était éveillée. Le sujet s'épuisait quand la fillette se rappela tout d'un coup dans quel état d'excitation ses frères étaient rentrés dans l'après-midi.

—          Que vouliez-vous donc me dire quand vous êtes arrivés ? demanda-t-elle négligemment. Elle ne voulait pas montrer un trop grand intérêt.

Guy fronça les sourcils.

— Oh ! ce n'est plus très important maintenant, dit-il. C'était tout de même terriblement intéressant! Nous avions découvert le secret de la maison de la forêt.

— Quoi ? vous l'avez trouvé ! Myriam devint toute rouge. Oh ! Guy, qu'est-ce que c'est ?

— Eh bien, le type qui y habitait et qui était parti si brusquement, la police le surveillait. Il était ce qu'ils appellent un receleur.

La petite fille prit un air effrayé.

—          C'est quelqu'un qui écoule le butin que les cambrioleurs lui apportent, expliqua Guy très sommairement. La police cherchait ce butin car, bien que M. Thompson ait été arrêté, il n'avait pas avoué où il se trouvait.

 

A suivre