Le chien de Pepe

Résumé

Les jours passent, et l'on est toujours sans nouvelles de José. Grand Pepe est venu passer quelques jours «Café Playa». Depuis qu'il vit à Madrid, il n'a plus ouvert sa Bible et s'est éloigné du Seigneur. Mais l'épreuve qui leur arrive lui lait prendre conscience de son égarement. Et pour la première fois depuis que son père a disparu, l'espoir renaît dans le coeur de Pepe.

Chapitre 1

L'espoir ne s'en est plus allé, pas même lorsqu'ils ont dià à nouveau prendre congé de Grand Pepe. Chaque fois que Pepe regarde Red, il sait qu'il a raison d'espérer. Mais c'est quand même très dur.

Les semailles passent et les tou­ristes commencent à arriver. Red doit rester attachée pendant que Pepe sert les clients. Sinon, elle serait constamment dans ses jam­bes. Elle déteste cela et Pepe aussi. Maria a engagé quelqu'un pour remplacer José, mais l'aider n'est pas la même chose qu'aider son père et il préférerait être avec Red. Lorsqu'il se plaint, sa mère lui dit:

— Lorsque ton père rentrera, ne crois-tu pas qu'il aimerait que tout soit comme avant?

Oui, mais Red n'aime pas être attachée.

Red doit apprendre qu'elle ne peut, pas plus que nous, tou­jours Faire ce qu'elle veut.

Fatigué et irrité, il explose:

Et si Papa ne revient jamais?

— Il reviendra. Je le sais dans mon coeur. Il reviendra! dit-elle.

Tu le sais comme moi je Le savais avec Red? demande-t-il.

Oui, répond-elle en le ser­rant dans ses bras.

Ce soir-là, Pepe pense aux paro­les de sa mère. Comme il fait trop chaud pour dormir bien qu'il soit si fatigué, il songe au miracle qui lui a apporté Red. Que se serait-il passé s'il avait abandonné, s'il avait cessé de croire et choisi un chiot airedale à la place? Aurait-il quand même eu Red? Il ne le sait pas. Il y a des choses que l'on ne peut tout simplement pas savoir.

Les pensées voltigent dans son cerveau en se mélangeant aux souvenirs, aux prières et à tout ce que. les gens lui ont dit ces der­nières semaines. Dans ses pen­sées, ou clans ses rêves (pendant les nuits  de canicule, on ne sait jamais bien si on dort ou si on est réveillé), il voit son père ren­trer à la maison, marchant le long de la route qui mène à l'arrêt de bus. Il a l'air très fatigué, mais il rentre à la maison. C'est une pen­sée — ou un rêve — si frappante que Pepe en est perturbé. Chaque jour, il veut aller attendre à l'ar­rêt de bus, certain qu'un jour son rêve deviendra réalité. Il en fait part à sa mère. Elle ne se moque pas de lui. Elle le serre dans ses bras et dit:

Ce sera comme cela, un jour. J'en suis sûre!

Alors laisse-moi aller l'atten­dre avec Red, supplie-t-il.

— Mais il y a trois bus par jour, maintenant. Tu ne peux pas aller à la rencontre de chacun. J'ai besoin de toi ici. Tu le sais bien.

Pepe ne parvient pas à le lui faire comprendre, et cela rend sa tâche plus d i If icile. 11 rte cesse de se demander si son père n'est pas en train de descendre la rue, déçu de ce que personne n'est venu à sa rencontre. Il n'arrête pas de scruter la plage du regard, s'abîmant les yeux contre le soleil éblouissant. Bien qu'il y ait beaucoup de monde à cette saison, il aurait reconnu son père tout de suite. Il n'aura pas l'air d'un touriste. Il aura sa sacoche d'outils et son sac de voyage.

Grand Pepe rentre pour le mois d'août. Tous les habitants de Madrid sont partis à la mon­tagne ou à la mer. 11 cuisine à la maison, et trouve mente le temps d'aller nager avec Pepe et Red. Lorsque tous les clients sont par­tis et qu'une brise rafraîchissante monte de la mer, il leur lit la Bible, comme le faisait José. Les étoiles brillent et tout est calme, presque comme avant.

— Crois-tu que Papa rentrera à la maison? lui demande Pepe  un soir.

Grand Pepe ne répond rien pendant un long moment. Puis, lentement, il dit:

— Je ne sais pas ce qui lui est arrivé et pourquoi — s'il est tou­jours en vie — il n'a pas téléphoné ou donné des nouvelles. Mais je suis sûr d'une chose. S'il y a quelque chose qui l'en empêche, Dieu trouvera une solution. Et lorsqu'il pourra rentrer, rien ne. l'arrêtera.

Penses-tu qu'il est encore en vie? demande Pepe. Il ne peut rien s'imaginer d'autre — ne veut rien envisager d'autre — et pour­tant... pourquoi ne revient-il pas?

— II est vivant quelque part, dit Grand Pepe. Si c'est au ciel ou sur la terre, je ne le sais. Mais nous le reverrons un jour. J'en suis sûr!

Je veux le revoir maintenant, dit Pepe. Je veux qu'il rentre à la maison. Je ne veux pas attendre jusqu'à ce que j'aille au ciel. Je veux qu'il voie Red.

Grand Pepe sourit.

— Combien de temps aurais- tu attendu pour avoir Red? demande-t-il.

— Toujours! est la réponse immédiate.

— Alors, n'abandonne pas. Laisse cela entre les mains (lu Seigneur. Il a son temps pour toutes choses.

Le mois d'août touche à sa fin. Avant de retourner à Madrid, Grand Pepe accompa­gne son frère au magasin pour acheter ses nouveaux livres sco­laires. L'an dernier, Pepe s'y était rendu avec son père et ils les avaient consultés ensemble. «Vous autres, vous êtes intelli­gents de nos jours!» s'était-il exclamé en se grattant la tête à la pensée de tout ce que Pepe allait apprendre au cours de l'an­née. Grand Pepe ne Fait pas ainsi. Il lui dit simplement d'essayer de Faire de bonnes notes à tous les examens. Sa mère regarde les images, car pour elle les mots ne signifient rien. Pcpc lui offre de lui apprendre à lire, mais elle secoue la tête.

— Tous ces signes me donnent le vertige!

A partir d'octobre, la ville re­trouve le rythme d'un bus par jour et Pepe se souvient de son rêve. Il lui revient à l'esprit comme s'il venait juste de l'avoir rêvé. C'est à nouveau si réel., qu'au lieu d'aller à l'école, il attend près de l'arrêt de bus, cer­tain que son père va arriver. Lorsqu'il aperçoit le bus, son coeur commence à battre et son visage brûle. Mais son père n'en sort pas et il se sent malade de déception. Peut-être s'est-il juste trompé de jour! Aussi s'y rend- il le lendemain et le jour suivant, chaque fois de plus en plus cer­tain que son rêve se transformera en réalité. Bien que cela ne serve à rien, il ne peut s'empêcher d'y retourner.

Après deux semaines, son maî­tre d'école vient lui demander pourquoi il fait l'école buisson­nière. Sa mère est très en colère, jusqu'à ce qu'il lui ait raconté ce qu'il faisait.

— Aller à l'arrêt de bus chaque jour ne va pas le ramener, s'ef­force-t-elle de lui expliquer. Crois-tu qu'il aimerait que tu manques récole comme cela?

Pepe ne peut pas répondre. Il fixe le sol, ne désirant pas que son maître voie ses yeux se rem­plir de larmes. Il sait qu'ils ont pitié de lui mais qu'ils ne com­prennent pas.

—  Promets-moi de ne plus manquer l'école, exige sa mère.

C'est beaucoup trop deman­der. Pepe secoue la tête.

—  Voyons Pepe, tu ne peux pas aller à l'arrêt de bus tous les jours! Tu dois aller à l'école!

—  Cela fait déjà deux semaines, rappelle l'instituteur. Il te faudra aller voir le directeur si tu refu­ses de suivre les classes.

Il ira à l'école, assure Maria. Je vais lui parler.

Elle promet à Pepe d'aller à l'ar­rêt de bus à sa place et, le samedi, ils s'y rendront ensemble.

Mais ce n'est pas en bus que José arrive. Un chauffeur de camion lui a offert de le prendre après l'avoir trouvé boitant le long de la route déserte, au crépus­cule, à environ dix kilomètres de la ville. Il n'y a personne à l'arrêt de bus quand le chauffeur le dépose, et l'obscurité de novem­bre est seulement interrompue de courts instants, lorsque les nuages cèdent leur place à la lune. Mais José connaît la route et lorsque finalement ses pieds tou­chent le sol rugueux de la plage, il peut déjà distinguer le «Café Playa» éclairé par la lumière dan­sante du feu de bois.

Pepe est en train de nourrir les flammes de planches cassées, pendant que Red trotte de-ci de­là en remuant la queue, ramas­sant quelques bouts de bois et les laissant tomber, aidant ainsi à sa manière. Tout à coup, elle sent la présence d'un homme sur la plage obscure. Elle se raidit de curiosité, lève une patte et dresse le museau pour renifler l'odeur de l'étranger.

—  Qu'y a-t-il, Red? demande Pepe.

Alors qu'il parle encore, il sait! Jetant un grand cri, il laisse tom­ber le bois qu'il tient entre les mains et court dans la direction de la silhouette qu'il distingue à peine.

—     Papa! crie-t-il.

Red bondit à ses côtés. Bientôt, elle le devance, mais ne s'appro­che pas de l'étranger lorsqu'elle voit Pepe se jeter clans ses bras tendus avec de gros sanglots. Elle aplatit ses oreilles à ce son, mais les redresse à nouveau. Ces san­glots n'ont pas la même tonalité que ceux qu'elle a entendus sur la colline. Lorsque Pepe l'appelle et lui dit: «Red, c'est mon père. Je t'ai déjà parlé de lui. Maintenant il est rentré à la maison!» elle est alors prête à se laisser toucher par cet inconnu. 

A suivre