Le chien de Pépé (suite)
RÉSUMÉ DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT
José, le père de famille, a annoncé son retour pour le samedi suivant. Mais une fois le grand jour et l'heure arrivés, c'est la consternation : José ne se trouve pas dans le bus prévu ! Les jours passent, et l'on est toujours sans nouvelles de lui. Un soir, désemparé, Pepe s'en est allé marcher, marcher...
Le littoral est escarpé et imposant dans l'obscurité. C'est précisément ce dont Pepe avait besoin à ce moment-là : quelque chose contre quoi il puisse lutter, quelque chose de solide et réel, qu'il puisse défier et vaincre. La lueur de la lune entravait sa lutte, semant des ombres aux mauvais endroits. Mais le contact de cette terre rugueuse et la concentration nécessaire a peu à peu calmé l'orage qui faisait rage dans son cœur. C'est tremblant et à bout de souffle qu'il s'était jeté par terre. Puis la digue s'était effondrée : il s'était mis à sangloter, comme s'il n’allait jamais pouvoir s'arrêter, tout en martelant le sol de ses poings...
C'est ainsi qu'il se libère de toute la tension des deux semaines écoulées — l'attente, l'espoir, la confiance, jusqu'au fait cruel auquel il doit faire face. Après avoir commencé son voyage de nuit pour Madrid, son père a disparu. Personne ne sait comment, quand, pourquoi ni où. Il s'est simplement évanoui avec sa trousse à outils, son sac d'habits et le salaire qu'il a reçu pour son travail. Tout ce qui pouvait être entrepris pour le retrouver l'a été. La police a vérifié tous les hôpitaux et accidents enregistrés. Elle s'est même assurée qu'il n'ait pas été arrêté. Chaque jour, Maria est allée à la gare pour demander des nouvelles, mais toujours en vain.
Le petit groupe de croyants s'est réuni chaque soir afin de prier pour lui et sa famille. Maria a été encouragée et a retrouvé la force pour chaque nouvelle journée. Mais elle a cessé de dire à Pepe : «Peut-être demain». Il ne sait pas si c'est bien ou mal. Chaque jour, il n'a pu s'empêcher d'espérer en rentrant de l'école que son père serait là. Mais chaque jour, la déception l'a rendu malade et l'a comme assommé. Puis, Grand Pepe avait annoncé qu'il allait rentrer à la maison et un gros poids lui avait été ôté du cœur. Il s'était dit que son frère saurait certainement ce qu'il fallait faire. Il avait pensé que si Grand Pepe rentrait à la maison, son père reviendrait lui aussi ; qu'ils seraient de nouveau en famille et que tout serait comme avant. Son monde en débris aurait été reconstitué.
Lorsqu'ils ont retrouvé Grand Pepe à l'arrêt de bus, Pepe n'a pu s'empêcher d'éclater en pleurs. Il aurait voulu que son père soit dans le bus aussi. Maria a pleuré elle aussi lorsque Grand Pepe les a tous les deux serrés dans ses bras. Red a gémi et posé sa patte contre Pepe, troublée par tant d'émotion.
Maria a une nouvelle fois rappelé toute l'histoire à Grand Pepe, bien qu'il la connaisse déjà. A son tour, il leur a raconté tout ce qu'il avait fait pour retrouver son père, bien qu'ils le sachent déjà eux aussi. Et une horrible panique sourde avait surgi dans le cœur de Pepe parce qu'il réalisait que l'arrivée de Grand Pepe n'allait rien changer. Son frère lui était comme un étranger. Il ne disait ni ne faisait rien de ce que Pepe avait espéré. Au lieu d'être fort et plein d'idées, il s'était assis dans un coin du café, la tête entre ses mains, et avait commencé à sangloter. Des mots s'échappaient par bribes entre deux sanglots.
- Quand j'étais petit, j'avais toujours peur qu'il ne rentre pas. Chaque fois qu'il partait... j'avais peur. Je savais qu'un jour il ne rentrerait pas... Et maintenant, c'est arrivé et c'est de ma faute. Je n'aurais pas dû partir. Il ne voulait pas que je parte avant qu'il soit rentré...
Pepe n'a pas pu en supporter plus. Il a vaguement vu sa mère attirer Grand Pepe contre elle, des larmes roulant le long de ses joues, et il a fallu qu'il s'échappe.
Red a eu bien de la peine à escalader la falaise rocheuse. Elle a couru de-ci de-là à ses pieds, en aboyant dans la direction de Pepe pour qu'il revienne ou l'attende. Comme il ne l'a pas fait, elle a fini par trouver son propre chemin un peu plus loin.
Les sanglots de Pepe l'ont finalement attirée là où ils se trouvent à présent. Elle gémit, aplatit ses oreilles, tourne autour de lui, remplie de peur en présence de cette douleur orageuse. Puis elle se couche un peu plus loin et attend. Lorsque les pleurs s'espacent et s'apaisent, elle se rapproche, petit à petit, prête à fuir à nouveau si nécessaire. Elle le voit se tourner sur le dos, elle sent que la colère est passée. Avec un petit gémissement d'espoir, elle s'approche doucement, tout près de lui. Il étend la main, ce qui la rend folle de joie. Elle galope autour de lui, fonçant sur lui et s'éloignant à nouveau, donnant chaque fois un coup de langue à ses doigts. Puis elle se calme, s'affale haletante à côté de lui et attend.
La présence des étoiles apporte un baume au cœur de Pepe. Pourquoi sont-elles là ? Pourquoi y en a-t-il autant ? Il ne les avait jamais vraiment regardées, bien qu'elles lui aient servi de plafond durant tant de nuits d'été ! Les versets qu'un de leurs amis croyants a lus lors d'une visite lui reviennent à la mémoire. Cela concernait le fait que Dieu est sur son trône, bien au-dessus de la terre — plus haut que les étoiles qui sont si loin alors qu'elles semblent si proches. Et quelque chose concernant les gens qui sont comme des sauterelles.
Pepe connaît les sauterelles. Combien de fois en a-t-il attrapées pour voir à quelle hauteur et longueur elles peuvent sauter et les libérer ensuite ! Il n'avait jamais pensé que, pour Dieu, il est comme une sauterelle. Mais, en observant les étoiles, il se sent aussi petit qu'elles. Dieu est si grand ! Il est impossible de le comprendre. Il a créé les étoiles, les sauterelles, et personne ne sait exactement pourquoi. Et personne ne peut comprendre pourquoi Dieu permet des tragédies. «Ce qui est merveilleux››, avait ajouté leur ami, «c'est que Dieu peut faire arriver du bien au travers du mal.» Pour Pepe, cela ne semblait pas avoir de sens. Mais l'homme avait poursuivi : «Tu ne peux voir les étoiles que dans le noir. Nous sommes tous dans le noir face à ce qui s'est passé, mais nous devons faire confiance à Dieu. Lorsque nous ne voyons pas où nous allons, nous devons tenir sa main.»
Pepe avait une fois demandé à son père s'il n'avait jamais peur en travaillant si haut sur les échafaudages. Son père avait ri et dit : «Je n'ai pas besoin d'avoir peur parce que le Seigneur tient toujours ma chemise.» Sans doute tient-il encore le coin de la chemise de son père maintenant, où qu'il soit, et le ramènera un jour à la maison.
Grand Pepe ne reste que quelques jours. Il ne peut rien faire d'autre que réparer le toit de chaume et fixer les lumières colorées pour la nouvelle saison. Maria lui dit qu'il faut qu'il retourne à Madrid.
— Le Seigneur t'a donné du travail. J'avais tort de vouloir t'en empêcher. D'où viendrait l'argent pour subvenir à nos besoins, sinon ? Et je veux que ton père soit fier de toi lorsqu'il rentrera. Pepe et moi allons nous charger des affaires ici et, un beau jour, si Dieu le permet, quelque chose de bon découlera de tout cela.
— Je ne crois plus en Dieu, dit Grand Pepe.
— Alors pourquoi es-tu si en colère contre lui ?
Et pour la première fois, Grand Pepe rit.
La veille de son départ, Pepe lui demande de relire l'histoire de la brebis perdue.
— J'aime cette histoire. Elle me rappelle comment le Seigneur Jésus nous a amené Red. Personne ne savait où elle se trouvait, sauf lui; et il sait où se trouve Papa. Il fera en sorte que quelqu'un le trouve et le ramène à la maison.
Grand Pepe n'avait plus ouvert de bible depuis son départ. Après avoir lu, il garde le silence un long moment. Il n'y a pas de flammes à contempler parce qu'il fait trop chaud pour faire un feu, mais il a un regard songeur que Pepe n'aime pas.
— Dis quelque chose, juste comme Papa le faisait, demande Pepe.
— Oui, acquiesce Maria, dis quelque chose.
— J'étais en train de penser que j'ai été comme cette brebis stupide qui s'est égarée, qui ne voulait plus rester là où elle était en sécurité. Je ne voulais pas aller à l'église à Madrid. Je ne voulais pas lire la Bible ou prier. Je voulais suivre mon propre chemin, mener ma propre vie. Mon cœur s'est refroidi et endurci...
Pepe discerne un tremblement dans la voix de son frère tandis qu'il poursuit : Il ne peut rien ajouter de plus.
— Nous avons un Dieu très étrange mais merveilleux, qui transforme le mal pour notre bien, dit Maria. Il y a un verset un peu comme cela dans sa Parole. Il nous suffit de le croire.
Et elle commence à chanter :
Si vous saviez
quel Sauveur je possède!
Il est l'Ami
le plus tendre de tous.
Il sympathise,
il prie, il intercède,
Oh! je voudrais
qu'il fût aussi pour vous...
Ils chantent ce cantique ensemble et, pour la première fois depuis que son père a disparu, l'espoir renaît dans le cœur de Pepe.
A suivre
