Le chien de Pépé (suite)
Résumé de l’épisode précédent
Red a été très malade et Maria a dû faire appeler le vétérinaire. Ses soins ont étés efficaces mais ont épuisé toutes les économies de la famille.
Le temps semble bien long en l'absence de José et Grand Pepe. Heureusement, il y a toujours les visites quotidiennes de Mlle Beamish !
Finalement un samedi après- midi, José leur annonce qu'il rentrera à la maison à la fin de la semaine suivante. Il passera une nuit à Madrid avec Grand Pepe pour voir comment il se porte.
— Puis, Dieu voulant, je prendrai le bus qui arrivera à midi. Attends-moi à l'arrêt de bus. Et n'oublie pas ton chien ! dit-il à Pepe. Je veux vous voir tous à mon arrivée. Pepe parle sans cesse de son père à Red. Il ne veut pas qu'elle le prenne pour un inconnu et le reçoive en grondant.
— Il t'aimera autant que moi, dit-il, et il faut que tu l'aimes, toi aussi. Il aurait voulu t'offrir à moi, s'il t'avait trouvée en premier. Seulement, il a dû partir et c'est Jake qui t'a trouvée à sa place.
A présent, c'est le printemps et le soleil est déjà chaud. Mlle Beamish a repris ses baignades matinales, ainsi que ses promenades. Pepe et sa mère trouvent qu'elle est tout de même bizarre : personne ne se baigne avant mai ou juin; la mer est bien trop froide ! Même Red ne se laisse mouiller que le bout des pattes.
Pour Pepe, le samedi semble ne pas vouloir arriver. Peu importe l'heure à laquelle ils iront à l'arrêt de bus. En ce qui le concerne, il s'y serait rendu dès son réveil, mais sa mère lui avait dit que c'était bien trop tôt.
— C'est encore trop tôt, maintenant ? demande-t-il après le petit déjeuner.
— Est-ce que c'est toujours trop tôt ? demande-t-il en aidant à faire les lits.
Finalement, accompagné de Red, il part tout seul. Maria le rejoindra plus tard. L'arrêt de bus est situé près du bois où Red a été découverte. Avec elle, il l'a exploré plusieurs fois.
— Te souviens-tu d'avoir été ici ? lui demande Pepe encore émerveillé de son apparition miraculeuse. S'en était-on débarrassé ? S'était-elle perdue ? Pourquoi était-elle restée ici au lieu d'aller en ville ? Il ne trouve pas de réponses à toutes ces questions et ne peut que s'exclamer :
— C'est un miracle comme Dieu répond aux prières !
Pepe et Red attendent ensemble, satisfaits, jusqu'à ce que Maria les rejoigne. Elle a revêtu sa plus belle robe et a même mis tous ses bijoux. Pepe songe qu'elle est vraiment la plus belle maman du monde...
Tout à coup, le bus apparaît et Pepe arrive à peine à se contenir. Il court à sa rencontre, Red gambadant autour de lui. Il fait de grands signes avec ses bras, Red avec sa queue, bien avant que José puisse les voir. Mais lorsque le bus s'arrête et que les huit passagers descendent, José n'est pas parmi eux.
— Qu'est-il arrivé à Papa ? demande Pepe au conducteur. Il a dit qu'il prendrait ce bus.
— Comment puis-je le savoir ? répond le chauffeur. Je ne sais pas qui est ton père. Peut-être est-il arrivé trop tard.
Maria entame une longue description de son mari, espérant que le conducteur l'ait vu à l'arrêt de bus.
— Madame, répond le chauffeur avec impatience, il y a des centaines de personnes à l'arrêt de bus et la moitié correspond à la description que vous venez de faire de votre mari. Je suis seulement conducteur de bus.
Que c'est dur d'accepter qu'ils ne le verront pas avant lundi ! Car il n'y a pas de bus le dimanche. Pepe a bien envie de pleurer. Maria est soucieuse. Si José a manqué le bus, il doit y avoir une bonne raison. Que peut-il s'être passé avec Grand Pepe à Madrid ?
Dimanche, la téléphoniste apprend à Maria que Grand Pepe a appelé. Il a attendu très longtemps à la gare de Madrid, mais son père n'est pas venu. Il téléphonait pour savoir si son père avait changé d'avis et était directement rentré à la maison.
A présent, tous les amis sont inquiets. Maria ne cesse de répéter :
— Quelque chose a dû lui arriver. Je le sais.
Pepe commence à avoir mal à l'estomac de peur. Il est reconnaissant que l'un de leurs amis suggère :
— Prions pour lui. Le Seigneur sait où il se trouve et pourquoi il a manqué son bus. Demandons-lui de ramener José à la maison sain et sauf.
Ils s'attendent vraiment à ce qu'il arrive avec le bus du lundi. Pepe ne veut pas aller à l'école. Il ne peut s'imaginer devoir attendre jusqu'à la sortie des classes pour voir son père. Maria n'insiste pas. Elle est heureuse d'avoir sa compagnie. Red gambade au-devant d'eux et le cœur de Pepe se gonfle de fierté. Il languit que son père puisse la voir. Il veut entendre tout ce qu'il aura à raconter.
Il n'y a que trois personnes dans le bus du lundi et José n'est pas parmi elles. Il en est de même le mardi. A présent, Mlle Beamish sait, elle aussi, que José n'est pas rentré. Pour la première fois, le «Café Playa» est aussi fermé pour elle. Elle en est toute retournée. La porte fermée, Red gémissant à l'intérieur... ce spectacle lui donne comme un coup de poignard au cœur.
C'est une douleur qu'elle connaît bien, depuis son enfance passée à l'orphelinat. Les portes de la vie de famille ne se sont jamais ouvertes pour elle. Elle avait fait semblant de ne pas s'en soucier. Elle avait endurci son cœur et avait répété à son entourage et pour elle-même qu'elle n'avait besoin de personne. Elle était venue en Espagne pour passer ses années de retraite loin de l'humidité et du froid de son pays natal. Finalement, elle s'était rendu compte que ce n'était pas du soleil qu'elle avait besoin, mais d'amour.
La porte fermée du «Café Playa» ravive tout cela et le rend si clair ! Pour la première fois depuis bien des années, elle sent cette douleur lui percer le coeur; elle sent sa gorge se serrer et des lar¬mes lui piquer les yeux. Elle se sent faible et démunie, comme si elle était encore cette petite fille qui souhaite désespérément que quelqu'un l'aime. Elle se souvient du Dieu qui lui avait fait défaut, il y a bien des années, qui n'avait pas daigné répondre à ses prières. Est-ce que ce serait le même Dieu en qui cette famille a mis sa confiance ? Il n'y a qu'un seul Dieu, alors ce doit être le même...
Elle s'installe à une table, fixant la mer aussi calme et bleue que le ciel. Mais il y a une telle tempête dans son cœur et dans son esprit qu'elle ne la voit même pas. Tout chez José et sa famille témoigne d'un Dieu d'amour, qui sait pleinement ce qui se passe dans leur vie et qui prend soin d'eux, même des plus petits détails de leur existence. Il doit savoir où José se trouve et ce qui lui est arrivé. Elle ne s'attend pas à ce que le Dieu de José l'écoute. Mais elle se demande pourquoi elle a tant de peine à le comprendre.
Si quelque chose de terrible est arrivé à José — s'il ne devait jamais revenir — est-ce que Maria, Grand Pepe et Pepe continueraient à L'aimer et à Le croire ? Parleront-ils encore de miracles ? Si José ne devait pas rentrer, est- ce que le «Café Playa» n'ouvrirait plus jamais ses portes pour elle ? N'y aurait-il plus de joie et d'amour ?
— Oh! Dieu ! crie-t-elle intérieurement : Je ne pourrais pas le supporter. Pas maintenant. Je suis trop vieille. Même si tu n'écoutes pas mes prières, s'il te plaît, sois attentif aux leurs. Ramène José à la maison. Prends soin de lui où qu'il soit. Je ne t'en voudrais plus de ne pas avoir répondu à mes prières, si seulement tu leur répondais maintenant. Lorsqu'elle rentre chez elle, elle s'assied pour écrire une lettre à une librairie en Angleterre qui avait accepté de lui envoyer tous les livres dont elle aurait besoin. Elle demande de lui faire parvenir une bible. Elle veut chercher à savoir qui est ce Dieu, parce que, au fond, elle ne le sait même pas.
Chapitre 11
Allongé sur le dos, Pepe fixe le ciel étoilé. Au-dessous de lui s'étend l'herbe dure qui, malgré l'air salé et le manque de pluie, a quand même réussi à former un tapis à poil ras sur la côte de dunes surplombant la plage. Red est à ses côtés. Tout en reniflant le sol, elle ne quitte pas des yeux le garçon qu'elle aime.
Pepe n'a pas choisi cet endroit pour observer les étoiles. Non, il a couru, marché et encore couru — il ne sait plus pendant combien de temps. Il ne faisait pas encore nuit lorsqu'il est parti, son cœur dans un état de panique, de douleur, de colère. Mais, tout à coup, la nuit est tombée. L'obscurité l'a enveloppé, ainsi que son cœur.
Mais il a continué. C'est le seul moyen qu'il a pour s'empêcher d'exploser. Il n'a pas voulu que Red l'accompagne. Il a même tout fait pour la chasser. D'abord, elle a tout simplement cru que c'était un nouveau jeu et elle a répondu à ses ordres lancés avec colère par des aboiements excités. Lorsqu'il s'est mis à lui jeter des objets, elle les a ramassés et a essayé de les déposer à ses pieds. Mais il n'a pas réagi comme elle s'y attendait. Elle a alors commencé à prendre conscience de cette étrange colère qu'elle discernait dans ses cris. Même lorsqu'elle a fini par comprendre le message — après qu'il lui eut lancé une bouteille qui est venue la frapper avec force sur le flanc — elle ne l'a pas abandonné. Certes, elle a gardé ses distances avec soin et donnait de temps à autres de faibles jappements, comme pour dire: «Je ne te comprends pas mais je ne te laisse pas tomber.» Comme Pepe continuait à l'ignorer, elle faisait comme si elle se promenait seule et ne prenait la même direction que lui qu'accidentellement.
A suivre
