Le chien de Pépé (suite)
Le chien de Pepe (Suite)
Résumé de l’épisode précédent
Pepe possède enfin son setter irlandais. Mais ce chien abandonné a besoin de beaucoup de soins pour retrouver un bon état de santé et pour devenir le fidèle compagnon de jeu dont rêvait Pepe...
Dès que Red a retrouvé toutes ses forces, elle veut suivre Pepe partout. C'est chic, sauf lorsqu'il doit aller à l'école : il lui faut alors utiliser le collier et la laisse pour l'attacher. Cela ne sert à rien de l'enfermer dans la maison : dès qu'on ouvre la porte, la voilà partie pour le chercher. Le cœur de Pepe se gonfle de fierté devant un tel attachement. Maintenant, Red est son chien non seulement parce qu'elle lui a été amenée mais parce qu'elle veut rester auprès de lui. Elle est affectueuse avec Maria et Grand Pepe, mais son regard est toujours fixé sur lui. Même lorsqu'elle dort, elle entrouvre les yeux de temps à autre pour s'assurer que Pepe est bien là.
Elle a de plus en plus l'allure du chien de son livre : ses oreilles sont longues et soyeuses, ses mouvements sont aussi libres et fiers que ceux des chevaux de la région. Si seulement Papa pouvait la voir ! Si seulement elle était arrivée avant qu'il parte !
Ensemble, ils font la course sur la plage et Red gagne toujours. Ils grimpent les dunes, pataugent au bord de l'eau, la mer étant trop froide pour s'y baigner. Red sera- t-elle une bonne nageuse ? Elle essaie de mordre l'eau qui lui chatouille les pattes et semble ne pas trop l'aimer. Son étonnement comique fait rire Pepe. Ils forment leur propre équipe de football — un de chaque côté — et Red accapare le plus souvent le ballon. Elle n'est pas vraiment douée pour marquer des buts, aussi l'équipe de Pepe est-elle la meilleure.
Ils font tout ensemble, sauf à l'heure du coucher : Red doit être attachée dehors et Pepe s'efforce d'ignorer ses gémissements et ses coups de griffes.
— Je ne vois pas pourquoi elle ne pourrait pas partager notre lit, se plaint un soir Pepe à son frère. Elle est propre maintenant. Elle n'a plus de puces et les croûtes ont disparu.
—Sois patient, répond Grand Pepe. Tu auras bientôt le lit tout pour toi, et alors tu pourras faire ce que tu veux.
Cet argument réduit Pepe au silence complet.
Le lendemain soir, pendant le souper, Grand Pepe lâche sa bombe : il part pour Madrid dans huit jours. C'est une bombe qui ne fait pas de bruit, Grand Pepe étant une personne plutôt effacée, mais elle est dévastatrice. Pepe n'a jamais vu sa mère aussi bouleversée et en colère. Mais quoi qu'elle dise et malgré tous ses efforts pour le faire changer d'avis, Grand Pepe a déjà décidé et ses plans sont faits. Lorsqu'elle réalise qu'il tiendra bon, elle se met à gémir qu'un malheur va arriver s'il part avant que son père rentre à la maison.
— Qu'est-ce qui peut bien arriver ? Dis-le-moi ! Tu essaies juste de me faire peur pour que je reste ! explose finalement Grand Pepe.
— Je le sens. C'est comme une ombre sur mon cœur. Tu ne le sens pas, mais moi je le sens.
— C'est juste un conte de bohémiens ! rétorque-t-il en colère.
Pepe aurait aimé disparaître dans l'obscurité, loin de la lueur du feu. Son corps entier est brûlant, mais c'est à cause de la douleur qu'il ressent dans son cœur, et non pas à cause du bois qui se consume. Même Red est troublée. Elle se presse contre lui et commence à gémir ; la colère humaine l'effraie.
— Vous faites peur à mon chien, crie Pepe en prenant sa défense et en l'entourant de ses bras. Pourquoi n'arrêtez-vous pas tous les deux ?
Surpris par sa douleur, ils se taisent brusquement. Mais une ombre profonde est tombée sur eux tous. Pas même les flammes dansantes que Grand Pepe vient juste d'attiser avec colère ne peuvent faire fondre la glace qui semble être entrée dans leur cœur. Après un long silence, Maria suggère
— Lis quelque chose dans la Bible.
Grand Pepe obéit mais il est évident qu'il n'y met pas son cœur et les versets ne paraissent pas avoir l'effet habituel.
Les jours qui suivent sont très difficiles. Pepe n'a jamais connu une telle atmosphère chez lui. C'est une chose de se disputer. Cela arrive dans chaque famille. Mais lorsqu'il s'agit des deux personnes qui lui sont les plus chères, dressées rune contre l'autre... et Papa n'est pas là pour trouver une solution !
Pepe est content d'avoir Red. A peine rentré de l'école, il s'échappe avec elle. Tant qu'il a du chocolat et du pain dans la main, elle se tient tout près et mendie une part de ses yeux suppliants, tout en remuant la queue et en se léchant les babines par anticipation. Ensuite, elle part au galop, heureuse d'être libre et d'avoir Pepe à ses côtés. En général, il court aussi vite qu'il peut à sa suite mais elle gagne chaque fois la course.
Aujourd'hui, il n'a pas envie de courir. En réalité, il a plus envie de pleurer et Red s'arrête à tout moment pour jeter un coup d'œil en arrière, comme pour lui demander pourquoi il est si lent. Qu'elle est belle lorsqu'elle le regarde ainsi, ses oreilles tendues, une patte en l'air, le vent jouant à travers son poil !
Un soir, il se promène le long de la mer, le cœur troublé. Le ciel est chargé de nuages et s'assombrit rapidement. Il se demande si Grand Pepe aurait quand même décidé de partir s'il n'avait pas eu Red. Il n'a guère envie de rentrer à la maison. Les premières flammes du feu s'élèvent déjà et il aperçoit Grand Pepe qui y ajoute quelques planches. Il y a comme de l’irritation dans ce simple geste.
Le cœur de Pepe se remplit tout à coup lui aussi de colère: contre son frère qui veut partir, contre sa mère qui ne veut pas le laisser aller. Il donne des coups de pieds dans le sable mouillé et laisse libre cours aux larmes qui glissent une à une le long de ses joues. Il est trop en colère pour pouvoir prier. Il a même oublié Red, jusqu'à ce qu'elle vienne lui lécher les doigts de sa langue douce. C'est comme un baiser qui le fait sourire.
Mlle Beamish s'aperçoit bien que quelque chose ne va pas au «Café Playa». Grand Pepe est maussade et ne parvient pas vraiment à le cacher lorsqu'il lui apporte sa tisane à la menthe. Quant à Maria, elle se réfugie à la cuisine. Dans la «famille» que constitue leur petit groupe de croyants, on ne sait pas que dire. Ils sont si peu, que ce sera presque aussi dur pour eux de prendre congé de Grand Pepe. Soeur Dolores dit que son neveu de Madrid est un homme honnête qui n'abusera pas de lui. Un des leurs a un entretien avec Grand Pepe mais ne parvient pas à le persuader d'attendre le retour de son père.
Il conseille alors à Maria de se confier en Dieu et de le laisser aller avec sa bénédiction. Ils prient tous à ce sujet et décident d'avoir un repas d'adieu pour son dernier dimanche parmi eux.
La joie à la perspective de se rendre à la cabine téléphonique s'est transformée en crainte. Maria voudrait que José dise à son fils de rester à la maison. Grand Pepe déclare que, quoi que son père dise, il s'en ira. Maria parle d'abord, exprimant ses craintes, puis c'est le tour de Grand Pepe. Il écoute plus qu'il ne parle, mais Pepe peut voir que les traits de son visage sont de plus en plus déterminés. Puis c'est à nouveau le tour de Maria qui passe la plus grande partie du temps à pleurer. Pepe est content d'avoir pu parler longuement de Red la semaine précédente. Ce samedi, il ne reste plus de temps pour lui, si ce n'est pour dire «bonjour» et entendre son père répondre: «Prends soin de Maman, mon grand», avant que la ligne ne soit coupée.
— Si seulement tu avais attendu jusqu'à ce que ton père soit rentré ! se plaint Maria sur le trajet du retour qui se poursuit en silence.
— Il comprend, Maman. Il dit qu'il est d'accord. Tu l'as toi- même entendu ! Nous nous rencontrerons à Madrid lorsqu'il rentrera. Il verra où je suis installé et que tout va bien. Il vous racontera tout. Et je téléphonerai chaque semaine, comme Papa.
Le dimanche, chacun prie pour Grand Pepe de manière toute spéciale. Pepe commence à pleurer parce que maintenant, c'est sûr que son frère va partir, malgré les larmes de sa mère. Mlle Beamish elle aussi assiste à cette réunion. Elle s'étonne de constater à quel point elle est triste. La famille du «Café Playa» lui esi devenue chère, comme jamais personne auparavant. Elle se surprend à souhaiter qu'il y ait vraiment un Dieu qui prenne soin de Grand Pepe dans cette grande métropole.
Tandis que chacun prie pour Grand Pepe, comme clans un cercle d'amour, elle se met à songer à leur Dieu. «Je ne sais pas qui tu es», pense-t-elle. «Mais si tu existes, s'il te plaît, réponds à leurs prières.»
Lorsqu'elle n'avait que dix ans, elle avait dit à Dieu qu'elle ne lui demanderait plus jamais rien. Elle se souvient encore de son amertume et de sa prière de défi. Tout cela rejaillit comme si c'était hier. Mais elle ne parvient pas à demander pardon à Dieu de lui avoir une fois parlé ainsi, même si au plus profond d'elle-même, elle le désirerait. En fait, elle décide qu'elle ferait mieux de ne plus assister aux réunions. Cette petite église bizarre a un effet étrange sur elle.
Le matin du départ, Pepe est autorisé à faire l'école buissonnière pour prendre congé de son frère à l'arrêt de bus. Presque tout leur petit groupe d'amis est présent, ainsi que Mlle Beamish. Pepe a amené Red. Personne ne l'a encore vue et ils sont tous étonnés que Pepe possède un aussi beau chien de race. Bien qu'il leur ait déjà raconté sa prière et la façon dont Dieu y a répondu, ils ont oublié car, en Espagne, les chiens n'ont guère d'importance.
A suivre
