Isolement
De tout temps une des grandes difficultés du chrétien a été de savoir allier un sentier étroit à un coeur large, mais cette difficulté paraît aujourd’hui plus forte que jamais. Bien des choses, de tous côtés, pousseraient à prendre une position d’isolement. Les liens de l’amitié humaine semblent si fragiles, il surgit tant de choses qui ébranlent la confiance, tant de choses que l’on ne saurait approuver, que le chemin du fidèle devient de plus en plus solitaire.
Tout cela est indéniable. Mais nous avons à prendre garde à la manière dont nous abordons un tel état de choses. Nous rendons-nous suffisamment compte de l’esprit que nous manifestons au milieu de scènes et de circonstances qui, tous en conviendront, sont particulièrement éprouvantes?
Je puis, par exemple, me replier sur moi-même, et devenir amer et chagrin, dur, hostile, sec et sans coeur pour le peuple du Seigneur, pour son service, pour les heureux et saints exercices de l’assemblée. Je puis devenir stérile en bonnes oeuvres, sans sympathie pour les pauvres, les malades, les affligés, vivre renfermé dans mon cercle étroit, ne pensant qu’à moi-même et à mes intérêts personnels et familiaux.
Quel état, je le demande, peut être plus misérable? Ce n’est autre que le plus déplorable égoïsme, mais nous n’en avons pas conscience, aveuglés que nous sommes par notre occupation excessive des manquements des autres.
Certes il est aisé de découvrir des fétus, des faiblesses et des fautes chez nos frères et chez nos amis. Mais la question est celle-ci: Comment devons-nous faire face à ces choses? Est-ce en se repliant ainsi sur nous-mêmes? Jamais, non, jamais. Agir ainsi c’est se rendre quant à soi-même aussi malheureux qu’inutile, et pire qu’inutile pour les autres. Vous ne trouverez guère plus pitoyable qu’un homme déçu. Il trouve constamment à critiquer chez les autres. Il n’a jamais découvert la racine cachée de cette habitude ni la vraie manière de la traiter. Il s’est retiré, mais sur lui-même; il s’est isolé, mais son isolement est une position absolument fausse. Malheureux, il rend aussi malheureux que lui ceux qui le suivent, assez faibles et insensés pour l’écouter. Sa marche pratique est une faillite complète; il s’est laissé écraser par les difficultés et s’est montré entièrement incapable de faire face aux dures réalités de la vie présente. Et alors, au lieu d’en avoir conscience et de le confesser, il se tient à l’écart, ruminant ses propres pensées, et trouve à redire à tous sauf à lui-même.
Quel délice et quel réconfort nous trouverons à nous détourner d’un si triste tableau pour contempler le seul Homme parfait qui ait jamais foulé les sentiers de cette terre ! Son chemin fut certes solitaire, plus qu’aucun autre ne le fut. Il n’avait aucune communion avec ce qui l’entourait, et ne rencontrait aucune compréhension. «Le monde ne l’a pas connu.» «Il vint chez soi (Israël), et les siens ne l’ont pas reçu.» Il a dû dire: «J’ai attendu que quelqu’un eût compassion de moi, mais il n’y a eu personne, et des consolateurs, mais je n’en ai pas trouvé». Même ses bien-aimés disciples se sont montrés incapables de sympathiser avec lui et de le comprendre. Ils ont dormi sur la montagne de la transfiguration, et à Gethsémané. Ils le réveillaient de son sommeil sur la nacelle, dans leur angoisse incrédule. Et ils l’ont continuellement importuné de leurs questions ignorantes et de leurs folles pensées.
Comment a-t-il répondu à tout cela ? Par une grâce, une patience et une tendresse parfaites. Il a satisfait leurs interrogations, il a corrigé leurs pensées, il a apaisé leurs craintes, il a aplani leurs difficultés, il a pourvu à leurs besoins, il a supporté leurs faiblesses; il leur a reconnu du dévouement à l’heure même où tous allaient l’abandonner. Il les voyait au travers de son amour à lui, et il les a aimés en dépit de tout. «Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’à la fin.»
Lecteur chrétien, abreuvons-nous de l’esprit de notre adorable Maître, et marchons sur ses traces; alors notre isolement sera de bon aloi, savoir notre séparation du monde; et bien que notre sentier soit étroit, notre coeur sera large.
