Lectures hebdomadaires

Méditations sur le livre d'Esther

Henri Rossier

Introduction (1)

Les événements dont le livre d’Esther nous entretient, s’intercalent entre le 6° et le 7° chapitre d’Esdras, c’est-à-dire entre le règne de Darius (fils d’Hystaspe) et celui d’Artaxerxès (surnommé Longue-Main). La lacune qui sépare ces deux règnes est comblée par le règne d’Assuérus (autrement dit Xerxès. A. C. 485-465), fils de Darius et père d’Artaxerxès. C’est donc sous Assuérus (Xerxès) que se passent les faits contenus dans ce récit inspiré.

Chaque écolier connaît la puissance, les richesses de Xerxès, le rôle joué par lui, dans sa lutte avec la Grèce, au cours des guerres médiques, et comment, la sixième année de son règne, vaincu à Salamine par la flotte de ses adversaires, il s’enfuit et retourna dans son pays; mais il est utile de rappeler que, pour comprendre la Parole, même ces connaissances élémentaires ne sont pas nécessaires; il nous suffit d’un passage de Daniel (10:20 à 11:2) pour nous renseigner sur ce que nous devons en savoir. Il est, par contre, important de retenir ici, que des événements qui remplissent de leur bruit l’histoire du monde, comptent à peine dans le livre inspiré. Dieu ne les mentionne que lorsqu’ils interviennent de manière ou d’autre dans l’histoire de son peuple, ou qu’ils préfigurent des événements prophétiques, des contestations entre peuples, dont Israël sera l’objet (Dan. 11). Il arrive même que la Parole ne nous rapporte le choc puissant des nations que pour nous faire assister à la délivrance d’un seul de ses bien-aimés (Gen. 14). Cette vérité est pour nous d’une grande importance. Les conflits entre les nations de nos jours nous préoccupent souvent à un si haut degré, que notre âme en perd la communion avec le Seigneur. Prenons la Parole pour mesurer leur valeur, pesons les faits à la balance du sanctuaire; comme ils nous sembleront petits en face des conseils éternels de notre Dieu! Les plus grands bouleversements des plus grands empires qui semblent ébranler le monde sur ses bases, ne pèsent pas plus qu’un fétu dans les balances de Dieu, à moins que son peuple ne soit en cause, que ce soit en jugement sur lui, ou en vengeance sur ses adversaires (Deut. 32:8). On en voit un exemple dans le Nouveau Testament: la tâche prodigieuse du recensement de toute la terre habitée, par le plus grand des Césars, n’a d’autre résultat que d’amener la naissance d’un petit enfant à Bethléhem; et, à la fin des temps, les luttes gigantesques des plus grands capitaines et de leurs armées innombrables, disparaissent comme un souffle à l’apparition d’un seul homme. Dans l’Ancien Testament, le bouleversement du monde par l’Assyrien et toutes ses victoires, n’ont d’importance qu’en tant qu’ils sont la verge de Dieu contre Israël infidèle; la victoire de Babylone sur l’Assyrie, qu’en tant qu’elle accomplit les mêmes desseins de Dieu à l’égard de Juda.

Le livre d’Esther confirme ce que nous venons de présenter. Les guerres médiques qui ébranlèrent, pendant tant d’années, le monde d’alors, y sont tout simplement supprimées. Il n’est pas plus question, dans ce livre, de la victoire des Grecs (Javan), que de la défaite des Perses. De tels événements ont préparé de loin la ruine de la Perse, second empire universel, qui n’a pas mieux administré ce que Dieu lui avait confié que ne l’avait fait Babylone, le premier empire, mais ils ne concernent pas le peuple de Dieu.

Un trait très particulier du livre d’Esther n’a échappé à personne. Le nom de Dieu en est absent. La raison de cette omission est incompréhensible pour les Juifs, car un endurcissement partiel est venu sur eux, et ils ne comprennent pas la pensée de Dieu dans leurs propres Écritures. Nous verrons que cette suppression est la condamnation absolue de ce peuple, et c’est précisément ce qu’il ne veut pas reconnaître. Bien que le livre d’Esther ait encore aujourd’hui, pour les Juifs, une importance capitale parmi les livres saints, et continue à être lu solennellement lors de la fête des Purim, le sentiment des auditeurs pendant cette lecture se manifeste par des imprécations contre Haman, sa femme et ses fils, mais n’a nullement le caractère d’un jugement d’eux-mêmes. Ils comprennent si peu l’omission du nom de Dieu, que la Version grecque des Septante, faite par des Juifs alexandrins, semble avoir eu autrefois pour but de remédier à ce qu’ils considéraient comme une lacune, par de nombreuses additions apocryphes, où le nom de Dieu est très souvent mentionné.

Pour expliquer celle omission si remarquable, jetons un premier regard sur les circonstances où se trouvaient les Juifs dans le livre d’Esther.

Lors de l’édit de Cyrus, à la fin des 70 années de captivité, un nombre considérable de Juifs, voyant dans cet édit l’accomplissement de la parole de Dieu, rentra dans son pays, sous la conduite de Zorobabel. Esdras en ramena d’autres plus tard. Cette émigration comportait 42360 personnes. Sans doute, à plus d’une reprise, des individus remontèrent à Jérusalem, de Babylone ou d’autres lieux de l’empire, pour adorer, ou pour apporter des présents (voyez, par exemple, Zach. 6:9-10); mais, d’une manière générale, soit indifférence pour Jérusalem et le temple, soit amour de ses aises, soit intérêt, ou pour toute autre cause, une grande partie de Juda et de Benjamin resta dans les provinces persanes où elle s’était établie. Les premiers répondaient aux pensées de Dieu en remontant à Jérusalem, les autres ne semblaient pas apprécier l’humiliation de leur condition servile, et restaient où ils étaient. Il va sans dire que nous exceptons de cette seconde catégorie des personnages, tels que Daniel, Esdras, Néhémie, Mardochée, que leurs fonctions officielles tenaient sous la dépendance immédiate du monarque persan. Ceux qui étaient remontés, sans être reconnus de Dieu comme nation, car la sentence qui les avait déclarés Lo-Ammin’était pas révoquée, se trouvèrent dans des relations individuelles, et même collectives avec l’Éternel, malgré l’absence complète de relations nationales avec Lui, et il se plaisait à entretenir ces relations avec eux, en leur faisant connaître ses pensées par des conducteurs, des docteurs et des prophètes, afin de soutenir leur foi et de ranimer leur courage. Le but de Dieu était de les préparer à recevoir leur Messie, et, s’ils le recevaient, de les rétablir comme nation et de les appeler de nouveau mon peuple.Nous savons comment tous ses desseins de grâce envers Israël furent interrompus par le rejet du Christ; comment, à la suite de ce rejet, l’Église fut formée par le Saint Esprit, comment enfin la restauration d’Israël fut renvoyée aux temps futurs décrits par les prophètes. Malgré tout, les débuts de la restauration de Juda et de Benjamin furent particulièrement bénis, comme en témoignent Esdras, Néhémie, et les prophètes Aggée, Zacharie et Malachie.

L’état du peuple qui avait préféré rester dans le pays de sa captivité, était, par contre, des plus fâcheux. S’ils jouissaient d’une prospérité extérieure, ils étaient non seulement Lo-Ammi, comme leurs frères restaurés en Palestine, mais ils étaient privés de tout rapport quelconque avec Dieu. Dieu leur était caché; il avait détourné sa face. Un voile uniforme de tristesse et d’abandon pesait sur ce peuple. On ne trouvait chez lui ni énergie de foi (puisqu’elle ne s’était pas montrée lors de l’édit de Cyrus), ni même jouissance de relations individuelles avec Dieu. Le soleil d’Israël s’était couché. Ils n’avaient plus même de lampe pour guider leurs pas dans la nuit qui les avait envahis. Tandis que d’autres étaient remontés vers la lumière, ou plutôt s’étaient rapprochés d’elle en retournant à Jérusalem, ceux-ci restaient assis dans les ténèbres de l’ombre de la mort. Pas un rayon de la face de Dieu ne venait la percer à cette heure. Cela explique comment, religieusement,dans le livre d’Esther, tout est plongé dans une ombre mystérieuse. La vie journalière continue, mais le ressort de cette vie est détendu, plus que cela, détruit.

Mais que voit-on, en outre chez le peuple? Les Écritures, qui jouent un si grand rôle dans les livres d’Esdras et de Néhémie, sont complètement absentes. Aucune des fêtes, instituées par la loi de Moïse et dont la célébration est habituelle au résidu remonté à Jérusalem — aucune fête, disons-nous, sinon les Purim, solennité entièrement nouvelle, quand la délivrance du peuple eut lieu. Les sacrifices, la sacrificature, le service, tout a disparu, ou, du moins, a entièrement cessé d’être mentionné, car nous savons qu’un grand nombre de sacrificateurs et de lévites n’était pas remonté à Jérusalem, lors de l’édit de Cyrus ou en d’autres occasions. Si les communications de Dieu avec le peuple manquent complètement, celles du peuple avec Dieu sont tout aussi absentes. Pas une fois la prière n’est mentionnée. Au plus fort de leur détresse, ils prennent le sac et la cendre, le jeûne est ordonné, mais jamais une prière ou une supplication. Je ne dis pas, notez-le bien, qu’il ne pût y avoir ces choses chez les fidèles, mais il n’en est jamais question. Tout ce que l’on voit chez eux, c’est la sollicitude pour la nation et, à l’approche du coup final, la détresse et une suprême angoisse, avec une faible pensée, suggérée par la foi, que le secours pourra venir «d’autre part». Leur position donc se résume à ceci: ciel fermé, aucune relation nationale ou individuelle avec Dieu, bien différents en ceci du peuple sous Esdras ou Néhémie. Ils sont laissés dans l’abandon, dans la servitude, courbés sous le joug pesant des nations, extérieurement sans Dieu et sans autre chose qu’une faible espérance. Ils vont, ils viennent, ils vivent, ils trafiquent, méprisés, haïs du très grand nombre, se faisant petits pour échapper à une attention hostile, malheureux, mais habitués au joug, gardant, au milieu de leur abjection, le souvenir de leur grandeur passée, n’étant pas soutenus, comme ceux qui sont remontés à Jérusalem, par leur affection pour l’autel, pour le temple, pour les murailles de Jérusalem, ayant sans doute parmi eux une partie du sacerdoce, comme on le voit dans le livre d’Esdras, mais sans objet pour s’exercer. Leur malheur n’a pas même le soulagement de s’exprimer au dehors, sauf quand leur terrible sort est décrété. Si j’avais un mot pour exprimer cet état, je l’appellerais l’indifférence des malheureux. Voyez-les, sans patrie, sans capitale, n’ayant pour cité que Suse, la capitale des gentils, sans prince, sans sacrificateur avec l’éphod, les urim et les thummim, par lesquels il pourrait consulter l’Éternel (le résidu de Palestine en avait du moins l’espérance: Esdras 2:63), mais aussi sans idoles et sans théraphim (Osée 3:4). C’est le désert moral. Je parle de l’impression que ce livre a pour but de produire, car le second livre des Psaumes, qui nous place prophétiquement au milieu des mêmes circonstances, nous montre qu’à défaut de l’Éternel,leur foi s’adresse à Dieu.

Cette absence complète de relations avec Dieu attire sur ce résidu de la captivité le mépris du monde auquel il est asservi. La parole caractéristique du deuxième livre des Psaumes, où nous voyons le résidu de Juda chassé de Jérusalem et demeurant au milieu des nations, cette parole: «Où est ton Dieu?» s’applique d’une manière toute particulière aux circonstances du livre d’Esther. «On me disait tout le jour: Où est ton Dieu?» «Mes adversaires m’outragent comme un brisement dans mes os, quand ils me disent tout le jour: Où est ton Dieu?» dit l’âme abattue du résidu qui marche «en deuil à cause de l’oppression de l’ennemi.» (Ps. 42.) Et de même, dans le prophète Joël: «Ils sont le proverbe des nations. Pourquoi dirait-on parmi les peuples: Où est leur Dieu?» (Joël 2:17). Mais cet abandon même, ce vide produit autour d’eux, joint au danger de mort qui les menace d’un moment à l’autre, les fait crier à ce Dieu qui leur cache sa face: «Beaucoup disent: Qui nous fera voir du bien? Lève sur nous la lumière de ta face, ô Éternel!»1.

1 Ce fait seul nous indique déjà, et nous allons y revenir, que le livre d’Esther est un livre typique. Nous en serons toujours plus convaincus, en étudiant le caractère des personnages qui y sont dépeints: Assuérus, Vasthi, Esther, Haman, Mardochée. Cela est d’autant plus remarquable que les livres d’Esdras et de Néhémie, quoique remplis d’instruction pour le temps présent et pour tous les temps, n’ont pas ce caractère typique. C’est pourquoi aussi le livre d’Esther n’aurait pu être joint au livre d’Esdras, dans lequel, historiquement, il devrait s’intercaler; sans parler du fait, que, traitant de la dispersion des juifs parmi les nations, il transporte le résidu sur un tout autre terrain.

Ainsi Dieu est caché, et si Dieu l’est, tout le reste l’est aussi. La lumière du monde a disparu; la nuit est venue, en laquelle personne ne peut travailler. Cette lumière peut luire au milieu des ruines de Jérusalem, d’une manière avare, pour ainsi dire, mais elle luit là où la conscience est réveillée, là où des âmes, comme celle d’Esdras, confessent la coulpe du peuple, s’en repentent et s’en humilient. Ici rien de semblable. Le monde peut resplendir de tout son éclat terrestre, mais Israël est assis dans les ténèbres. La grande lumière, dont parle le prophète, ne reluira qu’à l’apparition première du petit enfant de Bethléhem.

À suivre

Introduction (2)

Aux jours d’Esther, le peuple asservi se cache: Mardochée, serviteur du roi tout-puissant, ne révèle sa race que forcé à expliquer son attitude vis-à-vis d’Haman. Esther, sur l’ordre de Mardochée, cache son origine et n’ose la déclarer, ce qui serait sa perte. Elle est un peu comme les 7000 hommes, inconnus au temps de l’apostasie d’Israël et du culte infâme de Baal. Seulement, dans le livre d’Esther, le peuple n’est pas caché devant une idolâtrie triomphante. Les souverains perses avaient en horreur les faux dieux et pratiquaient la religion de Zoroastre qui répudiait entièrement les idoles — fausse religion sans doute, mais non grossièrement idolâtre, comme celle des Chaldéens. Cette religion reconnaissait un Dieu suprême, Ormuzd, Dieu du bien, avec ses bons génies, et un second Dieu, le Dieu du mal, Ahriman, éternel comme le premier, en lutte à puissance égale avec lui, cherchant toujours, avec ses mauvais génies, à séduire les hommes, mais dont la puissance devait avoir une fin et laisser le triomphe au Dieu du bien. Cet Ahriman est le diable qui a réussi à «séduire les hommes en leur apportant des fruits à manger», et en les privant par là des avantages dont ils jouissaient. On voit dans tout cela, avec des erreurs grossières quant à la nature de Dieu, un écho altéré des traditions orales primitives, Dieu nous en ayant donné la réalité originelle dans sa Parole. Assuérus n’avait guère que ce trait commun — sa religion — avec Cyrus, Darius, son père, et Artaxerxès, son fils.

Au milieu de cette scène, dans ce froid brouillard qui enveloppe les captifs — et c’est le fait capital du livre d’Esther — une Providence cachée veille sur eux. Tout ce récit en est la preuve, et nous aurons ample occasion de le faire remarquer quand nous en aborderons les détails. C’est que Dieu est fidèle et que, s’il est obligé de cacher sa face, il ne peut se renier lui-même. Ses promesses sont sans repentance, et, même quand il les passe entièrement sous silence, il s’en souvient parfaitement. Il ne peut déclarer ce caractère aussi longtemps que le peuple porte le poids de son jugement gouvernemental, dont la sentence est en voie d’exécution. S’il agit autrement vis-à-vis du peuple remonté à Jérusalem, c’est en vue de la venue de Christ au milieu d’eux, comme les trois derniers prophètes en témoignent; ici, dans le livre d’Esther, rien de semblable; mais, dans le silence, Dieu reste le même, et Dieu est amour. Il n’est pas seulement le Dieu saint; il reste ce qu’Il a toujours été, un Dieu dont les entrailles sont émues de compassion envers ce peuple coupable. De là les soins incessants de sa providence.

Nous pouvons considérer la providence de Dieu sous deux aspects. Sous le premier aspect, les hommes ont journellement devant les yeux le spectacle public, la manifestation indiscutable de cette providence, comme dit l’apôtre: «Dieu ne s’est pas laissé sans témoignage, en faisant du bien, en vous donnant du ciel des pluies et des saisons fertiles, remplissant vos cœurs de nourriture et de joie» (Actes 14:17). Le second aspect est celui d’une providence cachée dans ses voies et dans son but, en sorte que les hommes ne peuvent la voir que par son résultat final. C’est ainsi qu’un Moïse — et de tels exemples sont fréquents — sauvé des eaux par des voies providentielles, introduit de la même manière à la cour du Pharaon, devient le libérateur de son peuple. Nous rencontrons à chaque instant, dans le livre d’Esther, ce dernier caractère de la providence. En restant cachée, elle dirige les événements, et la foi seule la sait à l’œuvre et compte sur elle. C’est pourquoi aussi, il faut la foi pour comprendre ce livre. Nous y trouvons, en résumé, la Providence secrète agissant au milieu des plus terribles dangers qui puissent assaillir le peuple sous la colère gouvernementale de Dieu — pour lui donner du repos par la vengeance sur ses ennemis et pour introduire le règne de paix.

Il est encore un caractère important du livre d’Esther, sur lequel nous devons insister. Un des traits les plus merveilleux de l’Ancien Testament — et nous comprenons ici non seulement les écrits prophétiques, mais la loi, les livres historiques et, en un mot, tous les autres écrits — c’est, ou bien de présenter les principes moraux qui sont de tous les temps, et dépassent entièrement la période dans laquelle ils ont été composés; ou bien aussi, de préfigurer des événements à venir et des personnages futurs. Le fait dont nous parlons peut être plus ou moins évident selon les divers écrits, mais il est constant. Même quand Dieu se cache, comme dans le livre d’Esther, on sent qu’il choisit les acteurs et l’on distingue, derrière la scène, l’Ouvrier souverain, façonnant mystérieusement le type des événements et des personnages à venir. Pour ceux qui étudient la Parole avec prière, ce fait que nous trouvons des types, même dans un livre comme celui d’Esther, est, comme nous le verrons, d’une haute importance. Quand nous considérons ce récit, il donne à notre esprit une impression familière. Tel événement, tel personnage, portent la pensée vers des choses futures souvent méditées. Les faits s’enchaînent, les personnes se présentent ou s’associent d’une manière caractéristique. Telle allusion, tel nom indifférent au lecteur superficiel, prend tout à coup une valeur inattendue, s’éclaire d’une lumière soudaine. Et ce n’est pas un des moindres attraits du livre divin, de nous faire découvrir une pensée courant comme une eau souterraine et silencieuse, inconnue du vulgaire, qui foule le sol sans se douter de sa présence, jusqu’au moment où, l’Esprit de Dieu lui donnant une issue, elle jaillit tout à coup, comme la source artésienne, aux yeux de ceux qui en contestaient l’existence.

Il en est ainsi du livre d’Esther. En apparence, rien qui prête moins à l’édification que cette histoire, quand on s’en tient à la surface. À cause de cela, plusieurs y ont intercalé des pensées, très utiles en d’autres occasions, mais qu’elle ne comporte pas. D’autres seraient tentés de lui préférer les livres d’Esdras et de Néhémie, si pleins de principes édifiants, appliqués à nos circonstances actuelles, mais ne présentant pas de types prophétiques, parce que ces derniers sont contenus dans les prophètes contemporains, Aggée, Zacharie et Malachie. Mais, je le répète, lorsque nous percevons le murmure du courant souterrain, que de mystères ne découvrons-nous pas? La puissance divine concentrée en une personne; l’homme libérateur, élevé à la royauté et couronné; l’ennemi juré de celui qui représente le peuple, jugé et condamné; l’épouse gentille répudiée; l’épouse juive sortie de sa captivité et devenant la femme du grand Roi; le résidu passant à travers une grande tribulation, jusqu’à l’intervention du Libérateur; — la paix et la joie succédant à cette délivrance!

Chose étonnante, l’opposition des hommes contre Christ s’attaque très particulièrement à ce livre, en apparence si conforme aux principes qui régissent le monde. C’est que ceux qui le combattent y sentent vaguement l’existence d’un secret qu’ils ne peuvent ni voir, ni connaître, et que cependant ils haïssent.

Des circonstances spéciales expliquent pourquoi ces choses sont présentées, d’une manière si secrète et avec des types, en apparence si incomplets; pourquoi ces types peuvent rester ignorés même du lecteur croyant, mais sans intelligence spirituelle. Le peuple, comme nous l’avons déjà dit, n’existe plus; tout lien qui l’attachait à Dieu est brisé: le Maître de la moisson dort. Quand nous assistons ici à la grande tribulation, à la «détresse de Jacob», le caractère de ceux qui la traversent est bien différent de ce que nous rencontrons d’habitude dans les Psaumes et les prophètes. Nous n’avons pas, dans le livre d’Esther, le spectacle d’un résidu repentant et intègre, reconnaissant qu’il a mérité son châtiment, et criant à Dieu des lieux profonds avec la conscience qu’il n’échappera pas, si Dieu prend garde à ses iniquités. Ici, au contraire, tout lien avec Dieu étant rompu, le peuple qui n’est plus «bien-aimé», n’entrevoit aucune possibilité de délivrance. Un seul homme, Mardochée, qui va en être l’instrument, sait qu’elle viendra. Autres que les sentiments exprimés dans le livre d’Esther, sont ceux du résidu remonté à Jérusalem sous Zorobabel et Esdras. Tout en étant Lo-Ammi, il a la conscience de ses rapports avec l’Éternel. Aussi, dans le livre d’Esther, la détresse est-elle plus grande et plus poignante, quoique ce soit proprement le résidu, demeurant à Jérusalem, qui, dans les temps prophétiques, sera mis à mort ou subira le martyre. Ici, disons-nous, la détresse est plus angoissante, fait pousser des cris «grands et amers», et cependant, en fin de compte, pas un cheveu de leur tête ne tombe dans le pays étranger. Leur condition est celle de la femme poursuivie par le dragon, en Apoc. 12:16; tandis que celle du résidu, resté en Judée et à Jérusalem, nous est indiquée au v. 17 de ce même chapitre. Dans ce dernier cas, nous rencontrons une foi active, un profond sentiment du péché, la repentance, l’espérance qui s’exprime dans les Psaumes par les mots: «Jusques à quand?», l’attente de l’apparition du Messie. Dans le premier cas, l’angoisse terrible d’une destruction qui semble prochaine et inévitable, est encore aggravée par le sentiment qu’ils ont, de faire partie de Juda et de Benjamin; et, devant leur perte imminente, ils n’ont aucune certitude, mais cependant, malgré tout, une lueur d’espoir. «Peut-être…», «Qui sait…», dit Mardochée1.

1 Consultez pour la grande tribulation: Jér. 30:4-11; Daniel 12:1; Matt. 24:21-22.

Historiquement, le résidu resté en Perse, dans le livre d’Esther, appartient aussi bien à Juda que ceux de ses membres qui sont rentrés en Palestine2.

2 Il en sera de même dans les temps prophétiques de la fin. Les uns resteront à Jérusalem, les autres fuiront parmi les nations (Matt. 24:15-19).

La Parole ne nous présente donc pas ici deux résidus de Juda, mais le résidu de Juda, dans deux situations différentes: l’une correspondant au degré de foi et d’obéissance que le peuple avait montré pour retourner dans son héritage et rebâtir le temple, l’autre, à son indifférence et à son infidélité. Seulement Dieu se sert des circonstances du peuple resté en Perse, pour nous donner, dans le livre d’Esther, une idée de l’extrême détresse future d’Israël. Le vaisseau désemparé a perdu son gouvernail, sa boussole, ses mâts et ses voiles; il est ballotté ça et là dans la nuit, poussé vers des récifs qui, en un instant, vont le briser et l’engloutir. Point d’espoir, point de secours! Et pendant ce temps, une main mystérieuse prépare la délivrance par un événement qui abat les flots en courroux et «conduit le navire au port qu’il désirait». Et ce port, c’est la grâce qui introduit le peuple en paix dans la joie et la gloire du royaume. Ainsi, toute l’histoire prophétique d’Israël est résumée, en type, dans ces quelques pages du livre d’Esther: la nation rejetée et asservie; l’épouse juive, esclave d’abord, puis reçue en grâce, et reine des nations; la grande tribulation, pendant laquelle aucun cheveu de leur tête ne tombe dans le pays étranger; le jugement atteignant leurs adversaires; le règne de paix introduit!

Le livre d’Esther est donc l’histoire de la dispersion future de Juda parmi les nations et, dans un sens, nous pourrions l’appliquer à la dispersion qui a suivi la mort de Christ jusqu’à nos jours; mais ce récit, comme nous l’avons dit, va beaucoup plus loin que l’époque actuelle; il aborde en type l’histoire du résidu de Juda, dispersé dans un jour futur parmi les nations, tandis qu’une partie d’entre eux continuera son témoignage à Jérusalem. Tous seront profondément éprouvés dans leur conscience, mais la Parole ne mentionne pas ce travail moral dans le livre d’Esther, afin de concentrer notre attention sur les rapports interrompus entre le peuple et Dieu, sur la profondeur de leur détresse, et sur la grandeur de la grâce qui opère leur délivrance.

À suivre

Chapitre 1er — Assuérus et Vasthi

Le récit commence par la description des solennités sans exemple, même à notre époque, célébrées pendant six mois par le roi Assuérus (Xerxès) à Suse, capitale de l’empire persan. Le prophète Daniel avait prédit ce faste, en disant: «Voici… le quatrième (roi de Perse) deviendra riche de grandes richesses plus que tous, et quand il sera devenu fort par ses richesses, il excitera tout contre le royaume de Javan (la Grèce).» (Dan. 11:2). «La troisième année de son règne» correspond, selon l’histoire, à celle où son expédition formidable contre la Grèce, qui avait déjà résisté victorieusement à Darius, son père, fut décrétée. Nous ne doutons pas que tout ce déploiement de luxe et de puissance, n’eût pour but de préparer cette expédition en se concertant avec les princes, les nobles et les chefs des cent vingt-sept provinces de cet immense empire. Un terme spécial qui caractérise certains d’entre eux, nous semble indiquer ce dessein. Il est parlé des puissants, venant en première ligne après les princes du royaume. Ce mot, «les puissants», signifie proprement la puissance armée, c’est-à-dire les chefs ou généraux de l’armée. Hormis ce détail, il n’est pas fait la moindre allusion au but de cette réception fastueuse. Comme nous l’avons dit, dans l’introduction, ces immenses préparatifs n’ont d’intérêt, dans la Parole, que selon la mesure dont ils intéressent le peuple de Dieu, ou préparent — comme ce fut le cas ici — la chute de l’empire des nations, ces dernières n’ayant pas répondu au but de Dieu qui leur avait confié la puissance souveraine à la suite de l’infidélité de son peuple. Combien cette constatation rapetisse, pour le croyant, tous les plans politiques des hommes! Il suffit que Dieu dise à la mer qui menace de recouvrir le monde: Tu n’iras pas plus loin! pour que son effort s’évanouisse comme le vent qui l’a déchaînée. Et cela, parce que, au milieu de ce faste sans précédent — car, outre ses richesses fabuleuses, Assuérus régnait sur 127 provinces, tandis que Darius le Mède, quelque puissant qu’il fût, n’en avait que 120 sous son sceptre (Dan. 6:1) — Dieu se souvenait d’un peuple dispersé, anéanti, objet du mépris et de la haine de ses oppresseurs. Ce peuple, nous allons le voir paraître sur la scène.

Disons auparavant quelques mots d’Assuérus, et voyons comment la Parole nous le dépeint. Son caractère naturel ressort dans ce livre d’une manière très frappante, et la ressemblance du portrait biblique serait confirmée, si cela était nécessaire, par ce que l’histoire nous apprend de lui. Assuérus offre un singulier mélange d’orgueil et de faiblesse. Son orgueil est entretenu par la coutume établie en tout temps par les grands et les gouverneurs, que la loi des Mèdes et des Perses était irrévocable. Cette coutume donnait au roi l’illusion d’être lui-même un personnage sacré, immuable, tout en fournissant aux grands un moyen de se soustraire à l’arbitraire du trône. C’est ce que ces derniers avaient invoqué jadis sous Darius le Mède, afin de perdre le prophète Daniel. Les demandes et prières faites pendant 30 jours dans l’empire ne devaient être adressées qu’à Darius, ce qui l’élevait, comme monarque, au rang divin. L’orgueil d’Assuérus le pousse à déployer le faste le plus hyperbolique pour éblouir ses grands et son peuple. Il est décrété, en outre, que si quelqu’un paraît devant lui sans y être invité, il sera mis à mort. Nul ne peut voir la face d’un dieu et vivre, à moins, preuve nouvelle de sa volonté souveraine, que le roi ne lui tende son sceptre d’or et ne le reçoive en grâce.

La conscience orgueilleuse de sa toute-puissance s’allie chez Assuérus à une violence terrible de caractère, quand un obstacle ou une résistance se trouvent sur son chemin. Nombre de fois, dans le cours de ce récit, le roi se met fort en colère et sa fureur s’embrase (1:12; 2:1; 7:7, 10). La violence n’est jamais le signe de la force, mais dénote, au contraire, la faiblesse d’un homme incapable de se maîtriser. Cette faiblesse se révèle encore dans le fait qu’Assuérus, malgré ses prétentions de souverain divinisé, est le jouet de ses favoris et leur laisse usurper sa place, quitte à les accabler de sa vengeance quand ils lui auront déplu. Ajoutons encore, qu’ayant, au sujet de la reine Vasthi, une décision à prendre qui ne regarde que lui-même, il s’entoure de conseillers qui lui persuadent que l’acte de la reine touche à l’organisation même de l’état.

Mais, si Assuérus est faible et violent, il est aussi indifférent à la misère de ses sujets; il autorise les actes les plus cruels, pourvu qu’ils lui épargnent le souci d’une investigation, et livre à un méchant, son favori, des milliers de têtes dans son empire. De fait, cet homme redoutable est sans caractère au milieu de l’appareil de la Toute-Puissance.

Et cependant, chose étrange à dire, nous trouvons en Assuérus, s’arrogeant des prérogatives divines, un type de la puissance de Dieu; car, en un temps où Dieu cache sa face à son peuple, il a confié la souveraineté aux chefs des nations. Donc, Dieu se sert de ce monarque — dont l’ambition sans frein ne cherche qu’à s’égaler à Lui, en assouvissant ses passions — pour nous représenter l’autorité et la puissance divine s’exerçant souverainement, en vue de faire grâce à son peuple et de transmettre le pouvoir administratif à l’homme de son choix. Ainsi, c’est le Souverain seul qui a droit de faire grâce; et cette vérité, cachée sous des ombres, apportait quelque réconfort à ce peuple affligé et misérable. Nous ne pouvons assez insister sur cela. Tandis que Dieu s’était détourné de son peuple, il restait, aux yeux de la foi, un principe d’autorité, le droit d’élever et d’abaisser, le droit de faire grâce, personnifié dans le chef des nations, auquel Dieu l’avait confié à la suite de l’infidélité de son peuple. Donc Assuérus, qui en réalité usurpait la place de Dieu, a, en type, l’autorité divine et la représente. Il a le pouvoir suprême, manifesté en figure dans un livre où Dieu est caché, mais où il Lui convient de montrer que son autorité subsiste malgré tout. Assuérus est aussi le type du pouvoir divin vis-à-vis d’Esther et pour Mardochée, comme nous le verrons plus tard.

Cette vérité, familière à ceux qui connaissent les types de l’Ancien Testament, nous conduit à d’autres constatations. Dans le chapitre qui nous occupe, nous voyons Vasthi, l’épouse gentile, se montrer rebelle, insoumise et désobéissante, envers celui dont la faveur l’avait élevée au trône. Fière de sa position et de ses prérogatives, elle ne craint pas de montrer son indépendance vis-à-vis du chef dont elle dépend, et refuse de montrer publiquement sa beauté. Cette révolte a pour conséquence sa répudiation comme épouse, et la vierge juive captive est appelée à prendre une place qu’elle n’avait jamais eue, comme épouse du grand roi. Selon les sages qui entourent Assuérus, la révolte de Vasthi, si elle était tolérée, sanctionnerait partout dans le royaume l’indépendance individuelle, Il faut donc qu’il y soit mis ordre: l’épouse gentile est entièrement répudiée. Et c’est ce qui arrivera à l’Église, sortie des nations, envisagée dans son caractère de chrétienté responsable. Elle sera abandonnée à son sort et vaudra pas mieux, pour le Souverain, que la dernière des prostituées. Elle disparaîtra et ne sera plus jamais mentionnée.

Au point de vue moral, ce chapitre 1 a aussi son enseignement. La puissance sans bornes d’Assuérus est tenue en échec par une faible femme qui lui résiste. Un grain de sable abaisse tout l’orgueil de cet empire démesuré et si bien organisé. Vasthi peut être répudiée, mais son acte demeure, et le roi humilié est impuissant pour la forcer à paraître. Si elle s’était repentie, qu’en serait-il résulté? Ici, dès le début, nous trouvons à l’œuvre la Providence cachée de Dieu. L’homme est plein de projets grandioses; une fête de sept jours, couronnement de ces longues solennités, amène la révolte de Vasthi contre la décision du roi. Sa répudiation décrétée et irrévocable ne s’accomplit qu’au retour d’Assuérus, quand l’épouse juive, préparée par la Providence, peut entrer en scène et être substituée, au moment voulu, à l’épouse gentile.

À suivre

Chapitre 2 — Esther, épouse et reine

Le chapitre 1 était un préambule, destiné surtout à nous montrer la répudiation de l’épouse gentile, qui avait refusé de montrer sa beauté aux nations. Le chapitre 2 introduit sur la scène les deux personnages principaux du livre, et nous fait connaître comment la Providence prépare secrètement les voies qui élèveront publiquement l’épouse juive à la royauté sur les nations. Le premier de ces personnages est Mardochée.

Mardochée était l’arrière-petit-fils de Kis, homme de la tribu de Benjamin, emmené captif de Jérusalem1 à Babylone, sous Jehoïakim (Jéconias). Ce Kis était sans doute de la race de Saül, comme son nom l’indique, car en 1 Chr. 9:36, nous rencontrons déjà un Kis, oncle de Kis, père de Saül. Il est vrai que ce nom est aussi mentionné comme appartenant à des membres de la famille lévitique2, mais probablement établis sur le territoire de Benjamin. Quoiqu’il en soit, le nom de Kis était célèbre par sa liaison avec la royauté, jadis établie de Dieu en Israël, mais rejetée par lui à cause de son infidélité, et nous pouvons penser que l’arrière-grand-père de Mardochée appartenait à cette race royale détrônée. Tandis que, lors de l’édit de Cyrus, le dernier représentant de la famille de David, Zorobabel, était remonté à Jérusalem avec la partie fidèle de Juda, un représentant de la famille de Saül, était resté avec le peuple ruiné et rejeté, comme l’avait été jadis son roi infidèle. Mardochée était lui-même en servitude. Il n’avait pas profité de l’édit de Cyrus pour remonter à Jérusalem3, non par indifférence, mais parce que, comme Daniel et Néhémie, il avait une charge à la cour, et ne pouvait s’absenter sans une autorisation spéciale que, probablement, la position qu’il occupait lui interdisait de demander. Il était «assis à la porte du roi» (2:19, 21; 6:12). On voit Daniel lui-même occuper cette place (Dan. 2:49), au moment où il était élevé en dignité, gouverneur de la province de Babylone et grand intendant de tous les sages de Babylone. C’était sans doute une place subalterne, mais de confiance, impliquant, comme on le voit dans la suite de notre récit, une surveillance spéciale de la personne du souverain. Tel était cet homme et sa fonction; nous apprendrons plus tard à connaître son caractère.

1 Jérusalem était le domaine commun de Juda et de Benjamin (1 Chr. 82:8, 32).

2 2 Chr. 15:17; 6:44; 23:21, 22; 24:28, 29; 2 Chr. 29:12.

3 Le Mardochée d’Esdras 2:2, et de Néhémie 7:7, ne peut être le même personnage.

Mardochée élevait chez lui, comme sa fille, sa cousine Esther1, file de son oncle, orpheline de père et de mère. Il y avait entre ces deux êtres, le père adoptif et la fille adoptive, une relation de cœur très étroite. Esther était caractérisée avant tout par son obéissance aux ordres de Mardochée, qu’elle en comprît ou n’en comprît pas la portée. Il lui avait défendu de faire connaître son peuple et sa naissance: Esther obéit, car «elle faisait ce que Mardochée disait, comme lorsqu’elle était élevée chez lui» (v. 20). Le temps n’était pas venu pour déclarer son origine.

1 Esther avait nom Hadassa, qui signifie Myrte. Les noms de l’Ancien Testament sont si souvent symboliques, que je n’hésite pas à voir dans celui-ci le gage de la restauration du peuple.

Assuérus, revenu de son expédition, car quelques années s’étaient passées depuis les événements rapportés au chapitre 1 (voyez 1:3; 2:16), se souvient de ce qu’avait fait Vasthi. Préoccupé d’autres soins et d’intérêts plus urgents, il avait laissé à sa colère le temps de s’apaiser. Il a maintenant le loisir de penser à sa race et à l’organisation civile de son royaume; suivant l’avis de ses conseillers, des jeunes filles vierges et belles de figure sont amenées à Suse de toutes les contrées de son empire, pour que le choix du roi se fixe sur l’une d’elles, en remplacement de Vasthi. Esther, avec beaucoup d’autres, remplissait ces conditions. Avait-elle donc des avantages qui la distinguassent de toutes ses compagnes? Certes, son origine l’aurait fait exclure dès le début; et Mardochée, ayant conscience de l’abaissement de son peuple, le savait fort bien. Esther est donc une épouse cachée, mais sa grâce et sa beauté lui attirent les sympathies et l’amour de tous. Elle plaît à Hégaï, gardien des femmes, et trouve faveur devant lui, et de même auprès de tous ceux qui la voient; elle plaît au roi, «plus que toutes les femmes», et est élevée, dans son caractère encore secret, à la dignité de reine des nations, en place de Vasthi.

En toutes ces choses, nous voyons une Providence qui dirige selon sa volonté les pensées et les cœurs des hommes, les pensées et le cœur du roi, afin de faire aboutir ses desseins de grâce à l’égard de son peuple. La seule épouse qui puisse remplacer l’épouse gentile est l’épouse juive, membre d’un peuple répudié, et le Seigneur manifestera cela quand les temps seront révolus. Mais, en même temps que ces voies de la Providence divine envers Israël, préparant dans le secret le règne futur de son peuple sur les nations, quel abaissement dans sa condition actuelle! La femme juive, forcément soumise, comme une esclave dont on dispose, sans la consulter, au roi des gentils! Sa volonté n’est pour rien dans cette alliance; elle y est forcée; une position pareille pouvait être désirable, au suprême degré, pour toutes les vierges de l’empire; elle ne peut l’être pour Esther. Ce qui caractérisait une femme juive, c’était la soumission et la dépendance, librement consenties, comme chez Rebecca, quand elle dit: «J’irai»; c’était l’affection respectueuse de Sara, la sainte femme qui, d’elle-même, appelait Abraham: «son seigneur»; c’était l’amour enthousiaste d’Abigaïl, se jetant aux pieds de David, et aspirant, pour le servir, au rôle de servante de ses serviteurs; c’était la fille du Ps. 45, «inclinant son oreille, oubliant son peuple et la maison de son père», belle d’une beauté d’abnégation qui la fait désirer par le roi, alors qu’elle reconnaissait sa toute-puissante seigneurie en l’adorant! Ce dernier caractère sera, dans l’avenir, celui d’Israël rentré en grâce auprès du Seigneur de gloire, du futur roi d’Israël; mais ici, quel contraste! l’asservissement involontaire, forcé, à un joug qui est la conséquence du péché du peuple. La loi (Deut. 7:3) défendait ces mariages, prescrivait à l’Israélite de ne pas donner sa fille à un gentil, mais ici tout avait changé: les rois des nations dominaient sur les Juifs infidèles; Dieu s’était retiré, et Néhémie était obligé de dire: «Voici, nous sommes aujourd’hui serviteurs… Les rois que tu as établis sur nous, à cause de nos péchés, dominent à leur gré sur nos corps» (Néh. 9:36-37). C’est donc dans cette position disparate: d’un côté, d’asservissement, avec nécessité de cacher son origine; de l’autre côté, d’élévation à la dignité royale, que nous est montrée cette fille d’Israël. N’est-elle pas le type de l’épouse future, cachée d’abord aux yeux de tous, puis publiquement reconnue par le Seigneur, grand roi des nations, dont toutes les voies sont justes et véritables? (Apoc. 15:3). Esther se montre soumise aux ordres de son conseiller. Elle témoigne la crainte vis-à-vis d’Assuérus, mais envers Mardochée la soumission, la dépendance — «elle faisait ce que Mardochée disait, comme lorsqu’elle était élevée chez lui» — unies à la sagesse qui discerne en toutes choses ce qui convient; à la prudence qui ne compromet ni son père adoptif, ni son peuple; à la patience qui sait attendre le moment; à la décision qui saisit l’occasion; à la confiance qui s’en remet en tout point aux instructions de Mardochée, dont la parole est pour Esther comme la parole de Dieu. À ce sujet, il est bien remarquable, comme nous l’avons déjà noté, qu’en un temps où les Écritures étaient connues et enseignées parmi les Juifs, ce livre n’en fasse pas mention une seule fois. Cependant, chez Esther, la foi à la Parole existe, à la parole prononcée par un homme, qui n’aurait eu que des droits éloignés à se faire écouter, mais qui, pour le cœur d’Esther, personnifie l’autorité divine. Comme tout cela caractérise bien ce livre, où même la prière et la supplication ne sont pas mentionnées; car elles ne pouvaient s’adresser à un Dieu détourné du peuple qui l’avait déshonoré. Cependant le lien subsistait malgré tout, mais n’était visible que de Dieu seul. Sous toute cette surface de désert moral et de servitude étrangère, nous retrouvons le courant caché, échappant à l’œil de l’aigle, mais non à l’œil de la foi qui peut le suivre dans ses secrets détours, et n’attend que le moment où il jaillira au grand jour, lors de la restauration d’Israël. Partout nous rencontrons ce secret. Le monde suit ouvertement son train, les grands prennent leurs décisions, le roi les approuve — et cependant toutes ces choses sont décidées mystérieusement par Celui qui dirige, comme il l’entend, l’esprit, les projets, les décisions des hommes, et n’en permet aucune, sinon pour accomplir ses desseins, et en amener enfin la manifestation publique. Mardochée lui-même veille en secret sur Esther avec une sollicitude touchante (v. 11), ce qui ne l’empêche pas de veiller sur le roi, que Dieu, par la faute du peuple, lui a donné pour maître. Tout cela est fort beau, et dénote chez Mardochée une grande intelligence des pensées de Dieu, une rare soumission à sa volonté. Quand le complot des deux eunuques vient à sa connaissance, tandis qu’il «est assis à la porte du roi», il n’hésite pas un instant à se servir d’Esther pour le dévoiler et mettre ainsi les jours d’Assuérus à l’abri.

Dans ce chapitre, le beau caractère de cet homme de Dieu commence à se montrer. Il se substitue aux parents qu’Esther avait perdus, et la recueille chez lui. C’est, dans un sens, un rôle divin: «Quand mon père et ma mère m’auraient abandonné, l’Éternel me recueillera» (Ps. 27:10). Il l’élève avec soin, veille sur elle avec une sollicitude maternelle; puis, dans ses rapports avec la cour, veille ouvertement sur le roi, assis à sa porte, pour écarter tout danger de sa personne. Le sort d’Esther étant lié à l’existence d’Assuérus, Mardochée devient le sauveur de ce dernier, puis rentre dans le silence, ne demandant rien pour lui-même, et se laissant diriger par la Providence, la seule chose qui reste à sa nation opprimée. C’était elle, qui avait amené les gardiens du seuil à dévoiler leurs projets en présence de Mardochée; elle, qui avait préparé l’oreille d’Esther à recevoir cette communication; elle, qui avait fait consigner ces choses dans le livre des Chroniques, en présence du roi. De plus en plus, le courant caché poursuit sa course souterraine pour nous amener enfin à la délivrance finale sous un règne de paix et de justice.

Esther, la Juive, devenue l’épouse de celui qui exerce le pouvoir suprême, est reconnue en public par le roi qui met la couronne sur sa tête, et fait en son honneur un grand festin, «le festin d’Esther». Mais si elle est reconnue comme reine, ce qu’elle est réellement n’est pas encore manifesté. Mardochée qui, de fait, avait toute autorité sur elle, lui avait commandé de ne pas faire connaître sa naissance. Il en sera de même à la fin des temps. Avant que le Seigneur reconnaisse publiquement l’origine de son épouse juive, objet des promesses et des conseils de Dieu, pour avoir la royauté sur les nations, il aura cette épouse, mais pas encore publiquement manifestée, sous la forme d’un résidu méprisé, puis persécuté, qui trouvera néanmoins grâce auprès de plusieurs, mais dont la beauté sera conunue de son Époux, avant qu’il puisse la présenter au monde. Alors l’épouse juive ne sera pas désobéissante, comme le fut l’épouse gentile; elle sera, sur la terre, le pur reflet de la gloire de son Époux, comme la vraie Église glorifiée, le sera dans le ciel.

À suivre