Livre du Prophète Joël
Henri
Rossier
Chapitre 1er —
L’avant-garde du jour de l’Éternel ou l’invasion des sauterelles
Tandis que la prophétie d’Osée 1 est entièrement liée aux
circonstances du règne des rois d’Israël et de Juda, circonstances que le
prophète a traversées et dont il fait souvent mention, la prophétie de Joël est
absolument indépendante de tous ces faits historiques. Un événement mémorable,
dans l’ordre des
calamités naturelles,
s’abattant sur le pays de Juda, a eu lieu sous les yeux du prophète. Joël le
considère comme un jugement sur son peuple, mais aussi comme un avertissement
solennel à la repentance. Le chap. 24 d’Ésaïe a beaucoup d’analogie avec ce
premier chapitre. Dans les deux cas il s’agit de la désolation du
pays
et de l’anéantissement de sa prospérité, à cause du péché de ses habitants. Il
en est ainsi, en tout temps, de toutes les calamités qui frappent le monde, dans
l’ordre des phénomènes naturels: éruptions volcaniques, tremblements de terre,
inondations, ouragans, épidémies, dévastations par des parasites végétaux ou
animaux, et avec quelle fréquence et quelle intensité ne se sont-ils pas répétés
dans les années où nous vivons! Dieu agit par ces plaies pour atteindre la
conscience des hommes; et, quand ils refusent d’écouter, il agit par des
calamités plus terribles, par les guerres, les dévastations et le pillage dont
nous trouvons l’exemple au chapitre 2 de notre prophète. Dieu a donc parlé
d’abord à son peuple terrestre, puis à son Église, puis au monde par ces moyens,
et si les hommes n’écoutent pas et ne reviennent pas à Lui, ils scellent
eux-mêmes, par leur incrédulité, leur jugement définitif. Il est très important
d’ouvrir les yeux sur le but de ces calamités providentielles. Si Juda et
Jérusalem s’étaient repentis devant l’invasion des sauterelles, Dieu n’aurait
pas eu besoin d’envoyer encore l’ennemi dans ses confins. De même, si les
nations chrétiennes avaient écouté les avertissements que Dieu leur donnait par
les convulsions sans précédent qui les ont ravagées dans ces dernières années,
peut-être «sa colère se serait-elle détournée et sa main ne serait-elle plus
étendue». Au lieu de cela le monde a continué dans l’incrédulité au milieu de
tant de désastres, refusant d’y voir la main de Dieu, et nous assistons
aujourd’hui aux envahissements de l’ennemi, aux guerres, aux massacres, qui ne
sont, hélas! que le prélude des jours d’angoisse où les hommes diront aux
montagnes et aux rochers: «Tombez sur nous!» (Apoc. 6:16).
1
Voyez le livre du prophète Osée, par H. R.
La calamité dont parle le premier chapitre consiste en invasions
successives —
inouïes
dans un pays accoutumé cependant à ces plaies — de diverses espèces de
sauterelles. «Ce qu’a laissé la chenille 1, la sauterelle
2 l’a mangé; et ce qu’a laissé la sauterelle, l’yélek 3
l’a mangé, et ce qu’a laissé l’yélek, la locuste 4
l’a mangé» (v. 4).
1
Gazam, autrement dit criquet, jeune sauterelle sans ailes.
2
Arbèh, sauterelle ailée arrivée à son entier développement.
3
Yélek, autre espèce de sauterelle.
4
Chasil, une troisième espèce de sauterelle, les deux premières, comme
nous l’avons dit, étant le même insecte à deux degrés de développement.
Dieu avait jadis envoyé les sauterelles
(arbèh),
une des plaies d’Égypte, sur le pays du Pharaon, parce que ce roi refusait de
s’humilier devant Dieu (Exode 10:3, 4). Moïse lui dit: Tu verras «ce que tes
pères n’ont point vu, ni les pères de tes pères, depuis le jour qu’ils ont été
sur la terre, jusqu’à ce jour» (Exode 10:6). Ici, Dieu les envoie, presque avec
les mêmes paroles, sur le pays de Juda, l’assimilant, pour ainsi dire, au pays
d’Égypte, dont Il avait jadis sorti son peuple: «Ceci est-il arrivé de vos
jours, ou même dans les jours de vos pères? Racontez-le à vos fils, et vos fils
à leurs fils, et leurs fils à une autre génération» (v. 2, 3). Cette plaie-ci
était plus extraordinaire encore que celle d’Égypte, en ce que des armées de
sauterelles,
d’espèces diverses,
s’étaient successivement, année après année, abattues sur le pays. D’entre les
neuf espèces de sauterelles que l’on trouve dans la Parole, quatre, mais les
plus calamiteuses de toutes, sont mentionnées ici. Elles sont donc un jugement
spécial et terrible sur Israël, car, il n’y a pas à s’y méprendre, elles ne sont
point une plaie occasionnelle. Mais, notons-le bien, ce jugement n’exclut pas la
possibilité de la repentance, selon ce que le Seigneur avait dit à Salomon: «Si
je ferme les cieux et qu’il n’y ait pas de pluie, et si je commande à la
sauterelle
(chagab)
de dévorer la terre... et que mon peuple, qui est appelé de mon nom, s’humilie,
et prie, et cherche ma face, et revienne de ses mauvaises voies, moi aussi
j’écouterai des cieux, et je pardonnerai leur péché, et je guérirai leur pays»
(2 Chron. 7:13, 14). Cette repentance a-t-elle lieu dans le cas qui nous
occupe? Amos, prophète d’Israël, avait constaté l’inutilité de tous les
jugements providentiels de Dieu, à l’égard des dix tribus: «La chenille
(gazam)
a dévoré la multitude de vos jardins, et de vos vignes, et de vos figuiers et de
vos oliviers;
mais vous n’êtes pas revenus
à moi, dit l’Éternel»
(Amos 4:9). Et, dans Amos, cette phrase douloureuse se répète de verset en
verset, à chaque calamité nouvelle. Alors l’Éternel «forma des sauterelles
(gob),
comme le regain commençait à pousser; et voici, c’était le regain après la
fauche du roi. Et il arriva, lorsqu’elles eurent entièrement mangé l’herbe de la
terre, que je dis: Seigneur Éternel, pardonne, je te prie!» (Amos 7:1, 2).
L’Éternel lui répond en grâce: «Cela ne sera pas» (v. 3). On voit ici que
l’intercession de l’homme de Dieu,
tout seul,
arrête l’entière destruction du peuple. De même l’avenir d’Israël dépendra de
l’intercession d’un
seul,
Christ, que le prophète Amos représente, et il ne faudra rien moins que la
grâce
de Dieu, pour que la plaie disparaisse, mais, comme nous allons le voir dans le
prophète Joël, non pas sans que cette grâce ait produit la
repentance
dans le cœur du peuple de Dieu. Il en fut autrement pour le Pharaon d’Égypte: Le
vent d’orient avait amené l’armée des sauterelles; sur l’intercession de Moïse,
le vent d’occident les enleva et les noya dans la mer Rouge. Mais l’humiliation,
dans le cœur du roi endurci, n’était qu’extérieure et n’avait aucune racine dans
sa conscience. Quoiqu’il eût dit: «J’ai péché contre l’Éternel, votre Dieu, et
contre vous; et maintenant, pardonne, je te prie, mon péché seulement pour cette
fois»; il était décidé à ne point laisser aller les fils d’Israël (Exode 10:12-20). Cependant, n’est-il pas remarquable que, même dans ce cas, une seule
manifestation extérieure et
superficielle
de repentance arrête, momentanément du moins, la main de l’Éternel? Il connaît
bien l’état du cœur du Pharaon et, ses dispositions les plus secrètes ne
sauraient lui échapper, mais il est un Dieu de patience et de grâce qui se plaît
à reconnaître la plus légère inclination du pécheur vers le bien, pour lui
ouvrir l’accès à une repentance réelle et sincère. Les voies multiples de Dieu
envers son peuple tendent à produire ce résultat dans la
conscience
de tous, afin de pouvoir les bénir. De là vient l’apparence souvent inexorable
de ses jugements.
La première parole du prophète nous montre cet appel à la conscience: «Écoutez!»
(v. 2), la seconde: «Réveillez-vous!» (v. 5). C’est Dieu qui parle; il faut que
celui qui a des oreilles écoute. Il faut, quand les calamités s’abattent sur le
monde, que les âmes y distinguent un appel de Dieu et que ceux qui sont couchés
dans les ténèbres (1 Thess. 5:7) se réveillent. Quand ils sont réveillés, il
est impossible que les plus endurcis ne pleurent pas et ne sentent pas l’acuité
de la douleur: «Hurlez», dit le prophète, «vous tous, buveurs de vin.» «Hurlez,
vignerons.» «Hurlez, vous qui servez l’autel» (v. 5, 11, 13).
Mais le cri de douleur le plus aigu est encore loin d’être la repentance. Pour
la produire, Dieu envoie une seconde cause d’affliction, sur laquelle le
prophète insiste, une perte plus terrible que celle des récoltes, et qui en est
la conséquence, une perte destinée à atteindre profondément la conscience du
peuple. Cette cause d’affliction est qu’il
a perdu l’Éternel et ne peut
plus s’approcher de Lui. «Gémis»,
dit le prophète, «comme une vierge ceinte du sac, sur le mari de sa jeunesse»
(v. 8). Pauvre peuple! pleure ton époux; l’Éternel est mort pour toi; tu ne le
reverras pas! Il n’y a plus moyen de présenter l’offrande du gâteau (voyez Lév.
2) et sa libation dans la maison de l’Éternel, car le blé et la vigne sont
dévorés, les arbres fruitiers sans fruit, le figuier rongé jusqu’à l’écorce, le
produit des champs perdu (v. 9, 13, 16). Peut-on venir à l’Éternel les mains
vides, sans lui apporter l’hommage qui lui est dû? Une sacrificature qui n’a
plus rien à offrir est inutile. Dieu cache sa face: «la joie est tarie du milieu
des fils des hommes» (v. 12). Ils n’ont plus même la ressource de se réjouir
dans les produits de la terre, bénédiction que l’homme a préférée à toutes les
autres, depuis que Caïn fut chassé de la présence de Dieu, car voici que Dieu
ôte tout l’ornement, tous les rafraîchissements, tous les aliments de la vie! En
ces jours de deuil, de honte et de douleur, tout espoir de trouver quelque
consolation dans la présence du Dieu qu’on a tant de fois méprisé doit être
complètement abandonné. Que reste-t-il à l’homme?
Une seule chose, la
repentance,
et c’est à cela, avons-nous dit, que tendent toutes les voies de Dieu à son
égard. Si, comme nous l’avons noté dans Amos, la grâce et la médiation de Christ
sont la seule ressource, la repentance est ici pour le peuple le seul moyen de
profiter, de la grâce. Aussi Dieu fait-il dire à Juda et à Jérusalem, par son
prophète: «Sanctifiez
un jeûne,
convoquez une assemblée solennelle; assemblez les anciens, tous les habitants du
pays, à la maison de l’Éternel, votre Dieu, et criez à l’Éternel!» (v. 14.)
Dernière, unique ressource! Qu’ils invoquent le Dieu qu’ils ont offensé! Qu’ils
l’invoquent des lieux profonds! Mais qui subsistera, si Lui prend garde aux
iniquités? Et cependant, peut-être y aura-t-il pardon par devers lui? Ce qu’il
faut avant tout, c’est de «sanctifier un jeûne». Il faut que le peuple exprime
devant Dieu l’affliction du péché qui oblige l’Éternel de recourir à ces
extrêmes sévérités. Il faut que Juda, que les hommes, mènent deuil avec une
repentance sincère et générale. Faible, mais unique espoir!
Avant même qu’ils aient pu répondre à cet appel pressant, voici qu’une nouvelle
calamité s’ajoute à la première (v. 15-20). Une chaleur dévorante, ou peut-être
l’incendie qui l’accompagne, anéantit les «pâturages du désert», ressource
habituelle du gros et du menu bétail. Les cours d’eau ont tari sous l’influence
de la sécheresse. Les réserves du désert (il s’agit ici de certaines parties
inhabitées du territoire de Juda, bien connues de David fugitif) en fourrage
étaient inépuisables pour les troupeaux dans les années d’abondance. La famine
s’abat sur tous, hommes et bêtes. Cette extrémité fait naître la pensée du
jour de l’Éternel:
«Hélas, quel jour! car le jour de l’Éternel est
proche,
et il viendra comme une destruction du Tout-Puissant.» L’épouvante d’un
renversement général et final s’empare des cœurs. Notre génération actuelle a le
même pressentiment en face des bouleversements qui l’agitent, et c’est aussi ce
que ressentiront les hommes, bien avant les derniers jugements quand le Seigneur
ouvrira le sixième sceau et qu’un ébranlement général viendra les réveiller.
Alors ils diront: «Le grand jour de sa colère est venu, et qui peut subsister?»
(Apoc. 6:17). Et pourtant ils se tromperont, car ce ne sera qu’un commencement
de douleurs et non pas encore la
venue
du jour. Cette venue, nous allons y assister aux chap. 2 et 3 de notre prophète
1.
1
N’oublions pas que même cette scène de désolation, affectant la création, aura
disparu quand Israël sera réconcilié avec l’Éternel. Alors il sera dit: «Tu as
visité la terre, tu l’as abreuvée, tu l’enrichis abondamment: le ruisseau de
Dieu est plein d’eau... tes sentiers distillent la graisse. Ils distillent sur
les pâturages du désert Les prairies se revêtent de menu bétail» (Ps. 65:9-13).
Le jeûne est proclamé, la terreur du jour de l’Éternel est profondément
ressentie; mais il faut encore, comme nous l’avons déjà remarqué dans Amos,
qu’un messager, qu’un médiateur, un entre mille, se présente, comme Élihu à Job,
et dise: «Délivre-le!» (Job 33:23, 24). Ce médiateur est trouvé.
Un seul
homme
qui est ici, en Amos, en Jérémie, le prophète lui-même, comme type de Christ, se
tient devant Dieu pour le peuple: «À toi, Éternel,
je
crierai!» (v. 19). Y a-t-il une condamnation plus absolue de l’homme? Quand il
leur avait été dit: «Criez à l’Éternel!» (v. 14), un seul répond: «A toi,
Éternel, je crierai!» Mais cela suffit à Dieu:
Un seul juste
se trouve au milieu de cette génération perverse, un seul, sur lequel ses yeux
reposent. Nous trouvons donc deux choses, indispensables pour la délivrance,
réunies dans ce premier chapitre: La repentance et la grâce qui peut y répondre
parce qu’elle repose tout entière sur Christ, sur la personne du Juste devant
Dieu.