Livre de
la Genèse
Chapitres 4 et 5
Chaque partie du livre de la Genèse nous fournit une nouvelle preuve de ce fait,
savoir: que nous parcourons ici, comme «en germe», toute l’histoire de l’homme.
Caïn et Abel nous offrent les premiers types de l’homme religieux du monde et du
vrai croyant. Nés tous deux en dehors du paradis, fils d’Adam déchu, il n’y
avait rien dans leur nature qui pût établir une différence essentielle entre
eux. Tous deux, ils étaient pécheurs, tous deux ils avaient une nature déchue;
ni l’un, ni l’autre, ils n’étaient innocents. Il est important de bien saisir ce
point, afin de bien pouvoir discerner aussi ce que sont réellement la grâce
divine et la foi. Si la différence qui a existé de fait entre Caïn et Abel eût
tenu à leur nature, il en résulterait nécessairement qu’ils ne partageaient pas
la nature déchue de leur père et ne participaient pas aux conséquences de sa
chute: et alors, il n’aurait pas pu y avoir lieu à la manifestation de la grâce
et à l’exercice de la foi.
On a voulu dire que l’homme naît avec des qualités et des capacités qui, bien
employées, le mettraient en état de se frayer un chemin vers Dieu. Mais
l’Écriture nous apprend que Caïn et Abel étaient nés non en dedans, mais
en
dehors
du paradis: ils étaient fils non d’Adam innocent, mais d’Adam déchu. Ils sont
entrés dans le monde, participants de la nature de leur père; et sous quelque
apparence que cette nature, qui était la leur, se soit manifestée, c’était
toujours la nature, une nature déchue et pécheresse. Ce qui est né de la chair,
est non pas seulement charnel, mais
chair;
et ce qui est né de l’Esprit est non pas seulement spirituel, mais esprit (Jean
3:6).
Nulle époque n’offrît jamais d’occasion plus favorable pour la manifestation des
qualités, des capacités, des ressources et des tendances distinctives de la
nature humaine que les temps de Caïn et d’Abel. Si, par nature, l’homme avait
possédé quelque chose qui eût pu lui faire recouvrer son innocence perdue et le
ramener dans le paradis, il avait alors l’occasion d’en faire preuve: mais Caïn
et Abel étaient
perdus;
ils étaient «chair»;
ils n’étaient pas innocents, car Adam perdit son innocence et ne la recouvra
jamais. Adam n’est que le chef déchu d’une race déchue; — par la désobéissance
d’un seul, plusieurs furent constitués «pécheurs» (Rom. 5:19); — il devint, pour
ce qui le regarde personnellement, la source corrompue d’une humanité déchue,
coupable et corrompue, le tronc mort de toutes les branches d’une humanité,
moralement et spirituellement morte. Il est vrai que, comme nous l’avons vu plus
haut, Adam devint lui-même un objet de la grâce et montra une foi vivante au
Sauveur promis; mais cette foi ne tenait pas à sa nature. Il n’était pas non
plus au pouvoir de la nature de la communiquer; elle n’était en aucune manière
héréditaire; mais elle était en lui le fruit de l’amour divin, elle avait été
implantée dans son âme par la puissance divine. Adam pouvait, selon les voies
naturelles, communiquer tout ce qui était «naturel», rien de plus. Or, puisque
comme père, il était dans un état déchu, son fils ne pouvait être dans un autre
état, et participait nécessairement de la nature de celui dont il était issu.
Tel «celui qui engendre», tels sont «ceux qui sont engendrés de lui» (comp. 1
Jean 5:1); «tel qu’est celui qui est poussière, tels aussi sont ceux qui sont
poussière» (1 Cor. 15:48).
Rien n’est plus important dans son genre, qu’une intelligence claire de la
doctrine de la «primauté fédérale», comme on l’appelle. En lisant les versets 12
à 21 du chap. 5 de l’épître aux Romains, sur lesquels d’ailleurs je ne veux pas
m’arrêter ici, le lecteur verra que l’Écriture range toute la race humaine sous
deux chefs. Le chapitre 15 de la première épître aux Corinthiens nous présente
des instructions analogues dans les vers. 44 et suivants. Dans le premier homme,
nous avons devant nous le péché, la désobéissance et la mort; dans le second
homme, nous avons la justice, l’obéissance et la vie. De même que nous héritons
une nature du premier, nous en héritons une du second. Sans doute, chacune de
ces natures déploiera et manifestera, dans chaque individu et dans chaque cas
particulier, les forces et les facultés qui lui sont propres; toutefois, il y a
possession véritable d’une nature réelle, abstraite et positive. Or, comme c’est
par la naissance selon la chair que nous héritons de la nature du premier homme,
de même c’est par une
nouvelle
naissance que nous héritons de celle du second homme. L’enfant nouveau-né, bien
qu’incapable d’accomplir l’acte qui réduisit Adam à la condition de créature
déchue, n’en est pas moins participant de la nature d’Adam: il en est de même de
l’enfant de Dieu nouveau-né: l’âme nouvellement régénérée, bien qu’étant restée
absolument étrangère à l’accomplissement de l’œuvre de parfaite obéissance de
«l’Homme Christ Jésus», n’en est pas moins participante de sa nature. Sans
doute, le péché du premier homme ne s’est pas arrêté sur Adam seul, mais il a
passé à toute sa postérité: la justice ne s’est pas arrêtée non plus dans le
second homme, mais elle a abondé sur plusieurs: mais en même temps il y a une
participation vraie et actuelle à une nature réelle, quels qu’en soient les
caractères. La première nature est selon «la volonté de l’homme» (Jean 1:13); la
seconde nature est selon «la volonté de Dieu», comme Jacques aussi nous dit: «De
sa propre volonté, il nous a engendrés par la parole de la vérité» (Jacques
1:18).
Il résulte de tout ce que nous avons dit que, par nature, et par les
circonstances au milieu desquelles il vivait, Abel n’était pas différent de son
frère Caïn: sous ce rapport «il n’y a pas de différence!» (Rom. 3:22). Mais ils
différaient pourtant l’un de l’autre; or, cette différence était
tout
entière
dans leurs
sacrifices,
et ceci rend l’enseignement que Dieu veut nous faire trouver ici très simple
pour tout pécheur convaincu de péché, pour quiconque sent réellement que non
seulement il est participant de la nature déchue du premier homme, mais qu’il
est lui-même pécheur. L’histoire d’Abel nous apprend, en effet, par quel chemin
un pécheur peut s’approcher de Dieu, et sur quel fondement il peut se tenir
devant lui, et avoir communion avec lui; elle nous apprend clairement que, si un
pécheur peut s’approcher de Dieu, ce ne peut être en vertu de quoi que ce soit
qui appartienne ou soit lié à sa nature, et que c’est
en
dehors de lui-même
dans la personne et dans l’œuvre d’un autre, qu’il doit chercher le vrai et
éternel fondement de sa relation avec le juste, saint et seul vrai Dieu. Le
chapitre 11 de l’épître aux Hébreux développe ce sujet de la manière la plus
claire: «Par la foi, Abel offrit à Dieu un plus excellent sacrifice que Caïn, et
par ce sacrifice il a reçu le témoignage d’être juste, Dieu rendant témoignage à
ses dons; et par lui, étant mort, il parle encore». Ce n’est pas d’Abel qu’il
est question, mais de son sacrifice; ce n’est pas de la personne qui apportait
l’offrande mais de l’offrande elle-même: et c’est dans ce qui concerne les
offrandes que gît la grande différence qu’il y a entre Caïn et Abel. Toute la
vérité quant à la position d’un pécheur devant Dieu est renfermée là.
Voyons maintenant quelles étaient les offrandes: «Et il arriva, au bout de
quelque temps, que Caïn apporta, du fruit du sol, une offrande à l’Éternel. Et
Abel apporta, lui aussi, des premiers-nés de son troupeau, et de leur graisse.
Et l’Éternel eut égard à Abel et à son offrande, mais à Caïn et à son offrande
il n’eut pas égard» (Gen. 4:3-5). Caïn offrit à l’Éternel le fruit d’une terre
maudite, et il l’offrit sans effusion de sang pour ôter la malédiction; il
offrit un sacrifice «non sanglant», parce qu’il n’avait pas de foi. S’il eût
possédé la foi, ce principe divin lui aurait enseigné, même dans ces premiers
jours de l’histoire de l’homme déchu, que «sans effusion de sang, il n’y a pas
de rémission» (Héb. 9:22): et c’est là une vérité de première importance. Les
gages du péché, c’est la mort: Caïn était pécheur, et comme tel, la mort le
séparait de Dieu. Mais dans son offrande, Caïn n’en tient nul compte; il n’offre
point le sacrifice d’une vie, afin de satisfaire aux exigences de la sainteté
divine et de répondre à sa propre condition comme pécheur; il ne tient pas
compte que la terre a été maudite à cause du péché. Il agit envers Dieu comme si
véritablement Dieu avait été semblable à lui, et comme si Dieu pouvait accepter
le fruit entaché de péché d’une terre maudite. Le sacrifice «non sanglant» de
Caïn implique tout cela et bien plus encore. La raison dira sans doute: «Mais
quel sacrifice plus acceptable l’homme pourrait-il offrir que celui qu’il s’est
acquis par le travail de ses mains et à la sueur de son front?» La raison et
même l’esprit religieux de l’homme naturel peuvent penser ainsi, en effet, mais
Dieu pense autrement et la foi est sûre qu’elle s’accordera toujours avec les
pensées de Dieu. Dieu enseigne, et la foi croit qu’il faut le sacrifice d’une
vie pour que l’homme puisse s’approcher de Dieu. Ainsi, quand nous considérons
le ministère du Seigneur Jésus, nous voyons bientôt que, s’il ne fût pas mort
sur la croix, son service tout entier eût été absolument inutile quant à ce qui
concerne l’établissement de nos relations avec Dieu. Jésus a été de lieu en
lieu, faisant du bien durant toute sa vie, cela est vrai; mais sa mort seule
déchira le voile (Matt. 27:51), et elle seule pouvait le déchirer. Si Jésus eût
continué jusqu’à présent à «aller de lieu en lieu en faisant le bien», le voile
serait resté entier pour fermer à l’adorateur l’accès dans le «saint des
saints». Nous voyons ainsi combien était faux le fondement sur lequel Caïn se
présentait devant Dieu comme adorateur et sacrificateur: un pécheur non
pardonné, se présentant devant l’Éternel, pour lui offrir un sacrifice «non
sanglant», ne pouvait être regardé que comme un pécheur coupable d’une
présomption sans pareille; son offrande, sans doute, était le produit de son
pénible travail; mais qu’importe? Le travail d’un pécheur pouvait-il ôter la
malédiction du péché et en faire disparaître la souillure? Pouvait-il satisfaire
aux exigences d’un Dieu infiniment saint? Pouvait-il fournir au pécheur ce qui
lui était nécessaire pour être reçu auprès de Dieu? Pouvait-il annuler le
châtiment dû au péché? Pouvait-il ôter à la mort son aiguillon ou au sépulcre sa
victoire? Pouvait-il faire cela en tout ou en partie? — Non, car «sans effusion
de sang, il n’y a pas de rémission». Le sacrifice «non sanglant» de Caïn, ainsi
que tout sacrifice non sanglant, était non seulement sans valeur, mais de fait
abominable aux yeux de Dieu: il démontrait non seulement l’ignorance complète de
Caïn quant à sa propre condition, mais aussi son ignorance complète à l’égard du
caractère de Dieu. «Dieu n’est pas servi par des mains d’hommes, comme s’il
avait besoin de quelque chose» (Actes 17:25). Caïn pensait qu’on pouvait
s’approcher de Dieu de cette manière; et tout homme, qui n’a que la religion
naturelle, pense de même. De siècle en siècle, Caïn a eu des milliers de
disciples. Le culte de Caïn a toujours abondé partout dans le monde: c’est le
culte de toute âme inconvertie; c’est le culte que maintiennent tous les faux
systèmes de religion qui existent sous le soleil.
L’homme serait heureux de faire de Dieu son débiteur, mais «Dieu veut
miséricorde et non pas sacrifice», car «il est plus heureux de donner que de
recevoir» (Actes 20:35), et assurément c’est à Dieu que la première place
appartient. «Sans contredit, le moindre est béni par celui qui est plus
excellent» (Héb. 7:7). «Qui lui a donné
le premier?»
(Rom. 11:35). Dieu accepte la plus petite offrande de la part d’un cœur qui a
appris ce qu’exprimait David en ces mots: «Ce qui vient de ta main nous te le
donnons» (1 Chr. 29:14). Mais du moment que l’homme a la prétention de prendre
la place de «premier» donateur, Dieu répond: «Si j’avais faim, je ne te le
dirais pas» (Psaume 50:12), car, «Dieu n’est pas servi par des mains d’hommes,
comme s’il avait besoin de
quelque chose,
lui qui donne à tous la vie et la respiration et toutes choses» (Actes 17:25).
Il n’est pas possible que le grand dispensateur de toutes choses ait «besoin de
quelque chose». La louange est tout ce que nous pouvons offrir à Dieu, et nous
ne pouvons la lui offrir qu’autant que nous comprenons pleinement que nos péchés
sont effacés, et ceci encore nous ne le savons que par la foi en la vertu d’une
expiation accomplie.
Du sacrifice de Caïn, passons maintenant au sacrifice d’Abel: «Et Abel apporta,
lui aussi, des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse» (v. 4). En
d’autres termes, il saisit par la foi cette glorieuse vérité que l’homme peut
s’approcher de Dieu au moyen d’un sacrifice, que le pécheur peut placer la mort
d’un autre entre lui-même et la conséquence de son péché: qu’il peut satisfaire
aux exigences de la nature de Dieu et aux attributs de son caractère par le sang
d’une victime sans tache, d’une victime offerte pour répondre à la fois à ce que
Dieu réclame et aux profonds besoins du pécheur. C’est, en résumé, la doctrine
de la croix, dans laquelle seule la conscience d’un pécheur trouve le repos,
parce que Dieu est pleinement glorifié dans la croix. Tout homme, divinement
convaincu de péché, sent que la mort et le jugement sont la juste récompense de
ses crimes (voyez Luc 23:41) et qu’il n’est pas en son pouvoir, quoi qu’il
fasse, de changer cette destinée. Il peut travailler et se fatiguer; il peut, à
la sueur de son front, se procurer une offrande: il peut faire des vœux et
prendre des résolutions, changer sa manière de vivre, réformer son caractère; il
peut être modéré, moral, droit et, dans l’acception humaine du mot, religieux;
il peut, sans avoir la foi, prier, lire et entendre des sermons; en un mot, il
peut faire tout ce qui rentre dans le domaine de la capacité de l’homme, et
malgré tout cela, n’avoir devant lui que la mort et le jugement sans aucune
possibilité pour lui de dissiper ces deux lourds nuages qui se sont amoncelés
sur son horizon. Ils sont là; et loin de pouvoir les écarter par toutes ses
œuvres, il vit dans l’anticipation continuelle du moment où l’orage qui le
menace viendra frapper sa tête coupable. Il est impossible qu’un pécheur se
transporte de l’autre côté de la «mort et du jugement», dans la vie et la
gloire, par ses propres œuvres; ses œuvres mêmes, il ne les accomplit que dans
le but de se préparer, si possible, à rencontrer les effrayantes réalités qu’il
entrevoit. Mais c’est précisément quand le pécheur en est là, que la croix lui
est présentée: elle lui montre que Dieu a pourvu à tout ce dont il a besoin dans
sa culpabilité et sa misère. À la croix, il peut voir la mort et le jugement
faire place à la vie et à la gloire. Christ a fait disparaître, de dessus la
scène, la mort et le jugement, pour ce qui concerne le vrai croyant, et leur a
substitué la vie, la justice et la gloire. «Il a annulé la mort, et a fait luire
la vie et l’incorruptibilité par l’évangile» (2 Tim. 1:10). Il a glorifié Dieu,
en ôtant ce qui nous aurait pour toujours tenus loin de sa sainte et
bienheureuse présence. «Il a aboli le péché» (Héb. 9:26).
Tout ceci est représenté en figure dans «le plus excellent sacrifice» d’Abel.
Abel n’essaye pas d’annuler la vérité quant à sa condition et quant à la place
qui lui appartient comme pécheur; il n’essaye pas de détourner «la lame d’épée»
et de forcer le chemin vers l’arbre de vie; il n’offre pas présomptueusement un
sacrifice «non sanglant», ni ne présente à l’Éternel le fruit d’une terre
maudite: il prend la place qui convient à un pécheur, et comme tel, il met la
mort d’une victime entre lui et ses péchés et entre ses péchés et la sainteté
d’un Dieu qui hait le péché. Abel méritait la mort et le jugement, mais il
trouve un substitut.
Il en est de même pour tout pauvre pécheur accusé et condamné par lui-même.
Christ est son substitut, sa rançon, son «plus excellent sacrifice», son Tout.
Comme Abel, il sent que le fruit de la terre ne pourra jamais lui profiter; il
sent que, quand il présenterait à Dieu les plus beaux fruits de la terre, sa
conscience n’en resterait pas moins souillée par le péché, attendu que «sans
effusion de sang, il n’y a point de rémission». Il n’y a que le parfait
sacrifice du Fils de Dieu qui puisse mettre le cœur et la conscience à l’aise;
et tous ceux qui, par la foi, saisissent cette divine réalité, jouiront d’une
paix que le monde ne peut ni donner, ni ôter. C’est la foi qui, dès à présent,
met l’âme en possession de cette paix: «Ayant donc été justifiés sur le principe
de la foi, nous avons la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ» (Rom.
5:1). «Par la foi, Abel offrit à Dieu un plus excellent sacrifice que Caïn». Ce
n’est pas une affaire de sentiment, comme voudraient le faire penser beaucoup de
personnes; c’est uniquement une question de foi en un fait accompli, de foi
opérée dans l’âme du pécheur par la puissance du Saint Esprit. Cette foi diffère
complètement de ce qui n’est qu’un sentiment du cœur ou une adhésion de
l’intelligence. Le sentiment n’est pas la foi; l’adhésion de l’intelligence
n’est pas la foi, quoi qu’on en dise. La foi n’est pas une chose qui soit un
jour, et qui ne soit plus un autre jour; elle est un principe impérissable,
émanant d’une source éternelle, savoir de Dieu lui-même. Elle saisit la vérité
de Dieu et place l’âme en la présence de Dieu.
Ce qui n’est que sentiment ne peut jamais s’élever au-dessus de sa propre
source, et cette source est le moi; mais la foi a Dieu et sa Parole éternelle
pour objets, et elle est un lien vivant unissant le cœur qui la possède à Dieu
qui la donne. Les sentiments humains, quelque profonds, quelque épurés qu’ils
soient, ne peuvent jamais unir l’âme à Dieu. Ils ne sont ni divins, ni éternels,
mais humains et passagers. Ils sont comme le kikajon de Jonas, qui crût dans une
nuit et sécha dans une nuit. La foi n’est pas ainsi, elle est un principe qui
participe de toute la valeur, de toute la puissance et de toute la réalité de la
source dont il émane et de l’objet sur lequel il agit. Par elle, l’âme est
justifiée (Rom. 5:1); c’est elle qui purifie le cœur (Actes 15:9), elle qui
opère par l’amour (Gal. 5:6), elle qui est victorieuse du monde (1 Jean 5:4). Le
sentiment appartient à la nature et à la terre; la foi est de Dieu et du ciel le
sentiment s’occupe du moi et des choses d’en bas la foi s’occupe de Christ,
porte les regards sur les choses d’en haut; le sentiment laisse l’âme dans
l’obscurité et le doute, et l’occupe de son propre état, incertain et changeant;
la foi introduit l’âme dans la lumière et le repos, et l’occupe de la vérité
immuable de Dieu et du sacrifice de Christ. La foi, sans doute, produit des
sentiments et des pensées; des sentiments spirituels et des pensées vraies; mais
il ne faut jamais confondre les fruits de la foi avec la foi elle-même. Je ne
suis pas justifié par des sentiments, ni même par la foi et des sentiments; mais
uniquement par la foi. Et pourquoi? — parce que la foi croit et tient pour vrai
ce que Dieu dit, elle saisit Dieu tel qu’il s’est révélé dans la personne et
l’œuvre du Seigneur Jésus Christ. En cela est la vie, la justice et la paix.
Connaître Dieu tel qu’il est, c’est la somme de tout bonheur présent et éternel.
L’âme qui a trouvé Dieu a trouvé tout ce dont elle pourra jamais avoir besoin
dans le présent et dans l’avenir; mais Dieu ne peut être connu que par sa propre
révélation et par la foi qu’il communique lui-même, et qui a toujours la
révélation divine pour objet.
Ainsi, nous pouvons comprendre jusqu’à un certain point la force et la
signification de ces paroles: «Par la foi, Abel offrit un plus excellent
sacrifice que Caïn». Caïn n’avait pas la foi; c’est pourquoi il offrit un
sacrifice «non sanglant». Abel avait la foi, c’est pourquoi il offrit «le sang
et la graisse», qui, en type, représentaient l’offrande de la vie de Christ, et
l’excellence inhérente à sa personne. Le «sang» représentait la vie; la
«graisse», l’excellence de la personne, c’est pourquoi la loi mosaïque défendait
de manger le sang et la graisse. Le sang, c’est la vie; or l’homme, sous la loi
n’avait aucun droit à la vie; cependant le chapitre 6 de l’évangile selon Jean
nous apprend qu’à moins que nous buvions le sang, nous n’avons point la vie en
nous-mêmes. Christ est la vie. Il n’existe pas une étincelle de vie en dehors de
lui; hors de Christ tout est mort. «En lui était la vie», et en aucun autre. Or,
à la croix, il laissa sa vie; et c’est à cette vie que, par imputation, le péché
fut attaché, alors qu’il fut cloué sur le bois maudit. Ainsi, en laissant sa
vie, Christ laissa avec elle le péché qui y était attaché; en sorte qu’il a
effectivement ôté le péché, l’ayant laissé dans la tombe, d’où il est ressorti
lui-même triomphant, dans la puissance d’une nouvelle vie, à laquelle la justice
se rattache d’une manière aussi distincte que le péché avait été rattaché à
cette autre vie qu’il laissa sur la croix. «L’âme de la chair est dans le sang;
et moi je vous l’ai donné sur l’autel, pour faire propitiation pour vos âmes;
car c’est le sang qui fait propitiation pour l’âme» (Lév. 17:11). Tout ceci
mérite la plus sérieuse attention, et rendra plus profonde dans nos âmes la
conscience que la mort de Christ a parfaitement et complètement ôté le péché.
Or, tout ce qui rend plus profonde l’intelligence et le sentiment que nous avons
de cette glorieuse réalité, affermit nécessairement notre paix et nous rend
capables de propager plus efficacement la gloire de Christ, pour autant que
cette gloire est liée à notre témoignage et à notre service.
L’histoire de Caïn et d’Abel met en relief un point très important, que nous
avons déjà touché plus haut, savoir: l’identification de chacun de ces deux
hommes avec l’offrande qu’il présentait. Pour l’un comme pour l’autre, c’était
le caractère de l’offrande, et non la personne de celui qui offrait, qui était
mis en question. C’est pourquoi nous lisons d’Abel que «Dieu rendit témoignage à
ses
dons».
Dieu ne rendit pas témoignage à Abel, mais à son sacrifice; et par ce sacrifice,
Abel reçut le témoignage d’être juste (voyez Héb. 11:4); et ceci montre
clairement quel est le vrai fondement de la paix du croyant et de son
acceptation devant Dieu.
Il y a dans notre cœur une tendance continuelle à faire reposer notre paix et
notre acceptation sur quelque chose qui est en nous ou qui vient de nous, bien
que nous admettions que ce «quelque chose» soit un fruit du Saint Esprit. De là
vient que nous regardons constamment
en
nous-mêmes, tandis que le Saint Esprit voudrait toujours nous faire regarder
en dehors
de nous. La position du croyant ne dépend pas de ce que
lui
est, mais de ce que
Christ
est. S’étant approché de Dieu «au nom de Jésus», il est identifié avec lui et
accepté en son nom, et il ne peut pas plus être rejeté que celui au nom duquel
il s’est approché de Dieu. Avant de pouvoir toucher au croyant le plus faible,
il faut s’en prendre à Christ lui-même, en sorte que la sécurité du croyant
repose sur un fondement inébranlable. En lui-même, pauvre et indigne pécheur, le
croyant s’est approché de Dieu au nom de Christ; il a été identifié avec Christ,
accepté en lui et comme lui, et associé à lui dans sa vie. Dieu rend témoignage
non au croyant, mais à son don; or, son don, c’est Christ. Il y a là de quoi
tranquilliser et consoler parfaitement! C’est notre heureux privilège de
pouvoir, dans la confiance de la foi, renvoyer toute accusation et tout
accusateur à Christ et à l’expiation qu’il a accomplie. Tout, pour nous, découle
de lui. Nous nous glorifions en lui continuellement. Nous n’avons aucune
confiance en nous-mêmes, mais en celui qui a accompli toutes choses pour nous.
Nous nous attachons à son nom; nous nous confions en son œuvre; nos regards sont
arrêtés sur sa personne, et nous attendons son retour. Mais le cœur charnel
montre bien vite toute l’inimitié dont il est rempli contre une vérité qui
réjouit et satisfait le cœur du fidèle. Caïn en est un exemple: «Il fut très
irrité, et son visage fut abattu» (v. 5). Ce qui remplit Abel de paix, remplit
Caïn de colère. Par incrédulité, Caïn méprise la seule voie par laquelle un
pécheur puisse s’approcher de Dieu: au lieu d’offrir le sang sans lequel il n’y
a pas de rémission, il se présente avec le fruit de ses œuvres; puis, parce
qu’il n’est pas agréé
dans ses péchés,
et qu’Abel est reçu
en vertu de son offrande,
«il est très irrité, et son visage est abattu». Et comment aurait-il pu en être
autrement? Caïn ne pouvait être reçu que dans ses péchés ou sans ses péchés; or
Dieu ne pouvait le recevoir avec ses péchés, et comme il n’a pas voulu apporter
le sang qui seul pouvait en faire l’expiation, il a été rejeté, et étant rejeté,
il fait connaître par ses œuvres quels sont les fruits d’une religion corrompue.
Il persécute et tue le fidèle témoin, l’homme agréé et justifié, l’homme de foi;
et il devient ainsi le modèle et le précurseur de tous ceux qui, dans tous les
temps, ont fait une fausse profession de piété. En tout temps et en tout lieu,
l’homme s’est montré plus disposé à persécuter son semblable pour ses principes
religieux que pour toute autre raison: ainsi fut Caïn. La justification, une
justification pleine, parfaite, sans réserve, qui est par la foi seule, fait de
Dieu tout et de l’homme, rien. Mais l’homme n’aime pas à n’être rien, il s’en
irrite et son visage en est abattu: non qu’il ait quelque raison de se mettre en
colère, car ce n’est en aucune manière l’homme qui est en question, mais le
principe sur lequel l’homme se présente devant Dieu. Si Dieu eût reçu Abel en
vertu de quelque chose qui fût inhérent à sa personne, alors Caïn aurait eu
quelque raison de s’irriter et d’être abattu de visage; mais si Abel fut reçu à
cause de son offrande, et si ce ne fut pas à lui, mais à ses dons que Jéhovah
rendit témoignage, la colère de Caïn est entièrement dépourvue de fondement.
C’est ce que démontre la parole de l’Éternel à Caïn: «Si tu fais bien, ne
seras-tu pas agréé?» (ou comme disent les Septante: «Si tu offres
convenablement»). Ce «si tu fais bien» se rapporte à l’offrande. Abel fit bien
en cherchant un abri derrière un sacrifice acceptable, Caïn fit mal en offrant
un sacrifice non sanglant; et toute sa conduite ultérieure ne fut que la
conséquence naturelle de son faux culte.
«Et Caïn parla à Abel son frère; et il arriva, comme ils étaient aux champs, que
Caïn se leva contre Abel, son frère, et le tua». (v. 8). De tout temps, les Caïn
ont persécuté et tué les Abel. L’homme et la religion de l’homme sont en tout
temps les mêmes, comme aussi la foi et la religion de la foi sont en tout temps
les mêmes, et partout où la religion de l’homme et la religion de la foi se
rencontrent, il y a lutte. Le crime de Caïn, comme nous venons de le faire
remarquer, n’était que la conséquence naturelle de son faux culte: le fondement
sur lequel reposait l’édifice de sa religion étant mauvais, tout ce qui était
élevé dessus était mauvais; aussi Caïn ne s’en tint pas au meurtre d’Abel, mais
ayant entendu le jugement que Dieu prononçait sur son crime, il désespéra d’être
pardonné, parce qu’il ne connaissait pas Dieu, et «il sortit de devant
l’Éternel» (v. 16). Puis Caïn bâtit une ville; et de sa famille sont sortis ceux
qui cultivèrent les arts et les sciences utiles et agréables; les agriculteurs,
les joueurs d’instruments et les ouvriers en métal. Ne connaissant pas le
caractère de Dieu, Caïn juge que son péché est trop grand pour qu’il puisse lui
être pardonné (selon le grec 1; non qu’il connaisse réellement
son péché, mais il ne connaît pas Dieu. La pensée même de Caïn à l’égard du
caractère de Dieu est un des fruits épouvantables de la chute. Il ne se soucie
pas d’être pardonné, parce qu’il ne se soucie pas de Dieu. Il ne connaît pas sa
véritable condition, et il ne désire pas Dieu; il n’a aucune vraie intelligence
du principe en vertu duquel le pécheur peut s’approcher de Dieu; il est
radicalement corrompu, foncièrement mauvais et tout ce qu’il désire, c’est de
sortir de la présence de l’Éternel, et de se perdre dans le monde et dans les
objets qu’il poursuit: il vivra très bien sans Dieu, et se met à embellir le
monde de son mieux, afin de pouvoir s’y établir honorablement et s’y attirer de
la considération, bien qu’aux yeux de Dieu ce monde soit sous la malédiction et
Caïn, un fugitif et un vagabond.
1
Les Septante traduisent, en effet, le verset 13 ainsi: «Mon crime est trop grand
pour m’être remis (ou pardonné)». Le verbe employé par Caïn se retrouve au
Psaume 32:1, avec le même sens: «dont la transgression est pardonnée»; et les
Septante le rendent aussi par le même verbe grec
aphethênai,
«être remis».
Tel a été «le chemin de Caïn» cette voie large dans laquelle des milliers de
personnes se précipitent aujourd’hui. Je ne veux pas dire que ces personnes
soient dépourvues de tout sentiment religieux; elles aimeraient bien offrir
quelque chose à Dieu; elles trouvent juste de lui présenter le produit de leur
propre labeur, elles ne connaissent ni elles-mêmes, ni Dieu; mais avec tout
cela, elles font de diligents efforts pour
améliorer
le monde, pour rendre la vie agréable et l’orner par toutes sortes de moyens. Le
remède divin pour
purifier
est rejeté, et l’effort de l’homme pour
améliorer
est mis à sa place c’est bien «le chemin de Caïn» (voyez Jude 11).
Ainsi qu’aux jours de Caïn les sons agréables de la harpe et de l’orgue
empêchaient que le cri du sang d’Abel ne retentît aux oreilles de l’homme, de
même aujourd’hui d’autres sons enchanteurs étouffent la voix du sang du
Calvaire, et d’autres objets qu’un Christ crucifié captivent les regards.
L’homme déploie toutes les ressources de son génie pour faire de ce monde une
serre chaude, dans laquelle se développent, sous leurs formes les plus rares,
tous les fruits que la chair désire avec tant d’ardeur. Non seulement, on
pourvoit aux besoins réels de l’homme comme créature, mais encore le génie
inventif de l’esprit humain a été mis en œuvre pour créer des choses que le cœur
convoite dès qu’il les a aperçues et sans lesquelles la vie lui semble
insupportable. À tout cela on ajoute beaucoup de prétendue religion, car, hélas!
l’amour même est obligé de confesser que ce qui passe pour de la religion n’est,
en grande partie, qu’un écrou de la grande machine construite pour l’exaltation
de l’homme. L’homme n’aime pas à être sans religion; ce ne serait pas honorable;
c’est pourquoi il voudra bien peut-être consacrer un jour de la semaine à la
religion, ou comme il pense et professe, à ses intérêts éternels, et puis six
jours à ses intérêts temporels; mais, qu’il travaille pour le temps ou pour
l’éternité, ce sera, en réalité, toujours pour
lui-même.
Tel est «le chemin de Caïn». Pesez bien cela, lecteur, et voyez où commence, où
tend et où aboutit cette voie! Combien est différente la voie de l’homme de foi!
Abel sent et reconnaît la malédiction; il voit la souillure du péché et, dans
l’énergie de sa foi, il offre un sacrifice qui répond à tout cela et y répond
parfaitement. Il cherche et trouve un refuge en Dieu même et, au lieu de bâtir
une ville sur la terre, il n’y trouve qu’un tombeau. La terre qui, à sa surface,
montrait le génie et l’énergie de Caïn et de sa famille, était souillée du sang
du juste. Que l’homme du monde, que l’homme de Dieu, que le chrétien mondanisé
s’en souviennent: la terre sur laquelle nous marchons est souillée du sang du
Fils de Dieu Ce sang justifie l’Église, et il condamne le monde et l’œil de la
foi discerne, sous les belles apparences et l’éclat de ce monde éphémère, les
noires ombres de la croix de Jésus. «La figure de ce monde passe»
(1 Cor. 7:31). Tout ce qui forme la scène, au milieu de laquelle nous vivons,
prendra bientôt fin. «Le chemin de Caïn» sera suivi de «l’erreur de Balaam»,
dans sa forme consommée; puis viendra «la contradiction de Coré», et alors
l’abîme ouvrira sa gueule pour recevoir les méchants et les enfermer à jamais
dans l’«obscurité des ténèbres» (Jude 13).
Pour la pleine confirmation de ce que nous venons de dire, nous n’avons qu’à
jeter un coup d’œil sur le contenu du chapitre 5, auquel nous allons passer
maintenant, et qui nous transmet l’humiliant témoignage de la faiblesse de
l’homme et de son assujettissement à la mort. L’homme, en effet, pourrait vivre
durant des siècles et engendrer des fils et des filles, et à la fin, il faudrait
pourtant qu’il fût dit de lui: «il
mourut!»
«La mort régna depuis Adam jusqu’à Moïse»; et encore — «Il est réservé aux
hommes de mourir une fois.» (Rom. 5:14; Héb. 9:27.) L’homme ne peut échapper à
la mort. Il ne peut, ni par la vapeur, ni par l’électricité, ni par toutes les
ressources de son génie, désarmer la mort de son terrible aiguillon. Il saura
trouver les moyens d’augmenter et de propager le bien-être et les agréments de
la
vie,
mais toute son énergie n’est pas capable d’annuler la sentence de la
mort.
D’où donc est venue la mort, cette chose étrange et effrayante? Paul nous
l’apprend: «Par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché
la mort» (Rom. 5:12). Telle est l’origine de la mort: elle est venue par le
péché. Le péché a rompu le lien qui unissait la créature au Dieu vivant, et a
assujetti l’homme à l’empire de la mort sans qu’il puisse absolument s’y
soustraire, preuve, entre beaucoup d’autres, de sa complète incapacité à
s’approcher de Dieu. Il ne peut y avoir de communion entre Dieu et l’homme que
dans la puissance de la vie. Or, l’homme est sous la puissance de la mort; et il
ne peut, par conséquent, avoir aucune communion avec Dieu dans son état naturel.
La vie ne peut pas plus avoir de communion avec la mort, que la lumière avec les
ténèbres, ou que la sainteté avec le péché. Il faut que l’homme s’approche de
Dieu sur un fondement et un principe tout nouveaux, à savoir: la
foi;
et cette foi le rend capable de reconnaître sa vraie position d’homme «vendu au
péché» et partant, soumis à la mort; et lui fait connaître en même temps le
caractère de Dieu comme dispensateur d’une vie nouvelle, d’une vie qui est en
dehors de la puissance de la mort et de l’Ennemi et que nous-mêmes nous ne
pouvons pas perdre. C’est là ce qui fait la sécurité de la vie du croyant.
Christ est sa vie, — Christ ressuscité et glorifié, Christ victorieux de tout ce
qui pouvait nous être contraire. La vie d’Adam dépendait de son obéissance,
c’est pourquoi en péchant il perdit cette vie. Mais Christ, ayant la vie en
lui-même, descendit ici-bas et satisfit à toutes les conséquences du péché de
l’homme, quelles qu’elles fussent; en se soumettant à la mort, il détruisit
celui qui en avait l’empire et devint, en résurrection, la vie et la justice de
tous ceux qui croient en son nom. Il est impossible désormais que Satan porte
atteinte à cette vie, soit dans sa source, soit dans son canal, soit dans sa
puissance, soit dans sa sphère, soit dans sa durée. Dieu en est la source;
Christ ressuscité, le canal; le Saint Esprit la puissance; le ciel, la sphère,
et l’éternité, la durée. Tout est changé pour quiconque possède cette vie
merveilleuse; et bien que, dans un sens, on puisse dire que «au milieu de la
vie, nous sommes dans la mort», nous pouvons dire aussi que «au milieu de la
mort, nous sommes dans la vie». Là où le Christ ressuscité introduit son peuple,
la mort n’existe pas. Ne l’a-t-il pas abolie? La parole de Dieu nous le déclare!
Christ a fait disparaître la mort de dessus la scène et y a introduit la vie; ce
n’est donc pas la mort, mais la gloire, que le chrétien a devant lui. La mort
est derrière lui pour toujours; quant à l’avenir, tout est gloire, gloire sans
nuages. Peut-être le croyant s’endormira en Jésus; mais dormir en Jésus, ce
n’est pas la mort, c’est la vie, en réalité. La possibilité du délogement pour
être avec Christ ne peut pas changer l’espérance propre du chrétien, qui est
d’être enlevé au-devant du Seigneur en l’air, pour être avec lui et comme lui
pour toujours.
Énoch est ici, pour nous, un type magnifique seul il fait exception à la règle
générale du chapitre 5. «Il mourut», telle est la règle; «il ne passa point par
la mort», voilà l’exception. «Par la foi, Énoch fut enlevé pour qu’il ne vît pas
la mort; et il ne fut pas trouvé, parce que Dieu l’avait enlevé; car, avant son
enlèvement, il a reçu le témoignage d’avoir plu à Dieu» (Héb. 11:5). Énoch fut
«le septième homme depuis Adam», et Dieu ne permit pas à la mort de remporter la
victoire sur «le septième homme»; Dieu intervint et fit de lui un trophée de sa
glorieuse victoire sur toute la puissance de la mort. C’est un fait d’une haute
portée. Après avoir entendu six fois cette sentence: «Il mourut», le cœur est
réjoui de trouver un septième homme qui ne mourut pas. Comment échappa-t-il à la
mort? — par
la foi.
«Énoch marcha avec Dieu trois cents ans»: cette marche avec Dieu, dans la foi,
le séparait de tout ce qui l’entourait, car marcher avec Dieu nous place
nécessairement en dehors de la sphère des pensées de ce monde; et alors déjà,
comme de nos jours, l’esprit du monde était opposé à tout ce qui est de Dieu.
L’homme de foi sentait qu’il n’avait rien à faire avec le monde, au milieu
duquel il n’était qu’un témoin patient de la grâce de Dieu et du jugement à
venir. Les fils de Caïn pouvaient user leur intelligence et dépenser leur force
dans le vain espoir d’améliorer un monde maudit; Énoch avait trouvé un monde
meilleur, et vécut dans la puissance de ce monde à venir 1. Il
n’avait pas reçu la foi pour améliorer le monde, mais pour marcher avec Dieu.
1
Il est bien évident qu’Énoch ne connaissait rien du procédé trop commun de tirer
le meilleur parti des deux mondes, ou plutôt du monde et du ciel. Pour lui il
n’y avait qu’un monde dans ce sens, savoir le ciel. Il doit en être ainsi de
nous.
«Il marcha avec Dieu!» Que ne renferment pas ces quelques mots! Quelle
séparation pour Dieu, et quel renoncement ils supposent! Quelle sainteté et
quelle pureté morale! Quelle grâce et quelle douceur! Quelle humilité et quelle
tendresse! Mais aussi quel zèle et quelle énergie! Quelle patience et quel long
support, et en même temps quelle fidélité, quelle fermeté et quelle décision!
Marcher avec Dieu, ce n’est pas seulement vivre d’après des règles et des
règlements, ou former des plans et prendre des résolutions d’aller ici ou
d’aller là, de faire ceci ou de faire cela; marcher avec Dieu, c’est infiniment
plus que toutes ces choses à la fois; c’est vivre avec Dieu dans la connaissance
du caractère de Dieu tel qu’il a été révélé, et avec l’intelligence des
relations dans lesquelles nous nous trouvons avec lui. Cette vie nous conduira
parfois tout juste à l’encontre des pensées des hommes et même de nos frères, si
ceux-ci ne marchent pas avec Dieu, et elle pourra soulever contre nous
l’opposition de tous: on nous accusera de faire trop, d’autres fois de faire
trop peu: mais la foi, qui rend capable de marcher avec Dieu, enseigne aussi à
ne pas attacher aux pensées des hommes plus de valeur qu’elles n’en ont.
La vie d’Abel et celle d’Énoch nous fournissent, comme nous venons de le voir,
un précieux enseignement, à l’égard du sacrifice sur lequel la foi repose, et à
l’égard de la perspective que l’espérance anticipe dès maintenant; tandis que
«la marche avec Dieu» nous fait embrasser en même temps tous les détails de la
vie de la foi. «L’Éternel donnera la grâce et la gloire» (Psaume 84:11); — et
entre la grâce qui a été révélée et la gloire qui sera révélée, il y a la
bienheureuse assurance qu’il «ne refusera aucun bien à ceux qui marchent dans
l’intégrité» (Psaume 84:11). La croix et le retour du Seigneur sont les deux
points extrêmes de l’existence de l’Église, et ces deux points extrêmes sont
préfigurés dans le sacrifice d’Abel et la transmutation d’Énoch. L’Église sait
qu’elle est parfaitement justifiée par la mort et la résurrection de Christ, et
elle vit dans l’attente du jour où il viendra pour la recevoir auprès de lui.
«Car nous, par l’Esprit, sur le principe de la foi, nous attendons l’espérance
de la justice» (Gal. 5:5); elle n’attend pas la justice, parce que, par la
grâce, elle la possède déjà, mais elle attend l’espérance qui appartient
proprement à la condition dans laquelle elle a été introduite.
Il est important de se mettre bien au clair sur ce point. Quelques interprètes
de la vérité prophétique sont tombés dans de grandes erreurs, pour n’avoir pas
compris quelles sont la position, la part et l’espérance de l’assemblée. Ils ont
entouré «l’étoile brillante du matin», qui est l’espérance propre de l’Église,
de tant d’obscurité et de si sombres nuages, qu’un grand nombre de saints
semblent incapables de s’élever au-dessus de l’espérance du résidu pieux
d’Israël, espérance qui consiste à voir se lever le soleil de justice qui
apporte la guérison dans ses ailes (Mal. 4:21). Et ce n’est pas tout: beaucoup
de chrétiens ont perdu la force morale de l’espérance de l’apparition de Christ,
pour avoir été enseignés à attendre divers événements avant la manifestation de
Christ à l’Église; on leur a appris, contrairement aux déclarations nombreuses
et explicites du Nouveau Testament, que le rétablissement des Juifs, le
développement de la statue de Nebucadnetsar et la révélation de l’homme de péché
doivent précéder le retour de Christ. L’assemblée, comme Énoch, sera enlevée de
devant le mal qui l’entoure, et de devant celui qui est à venir. Énoch ne fut
pas laissé sur la terre pour voir le mal atteindre son apogée et le jugement de
Dieu fondre sur elle. Il ne vit pas s’ouvrir «les fontaines de l’abîme et les
écluses des cieux»; il fut enlevé avant ces terribles événements; et, pour l’œil
de la foi, il est ainsi un type admirable de ceux qui ne s’endormiront pas, mais
qui seront tous changés en un clin d’œil (1 Cor. 15:51, 52). Énoch n’a pas passé
par la mort, il a été transmué, et l’assemblée est appelée à «attendre des cieux
son Fils» (1 Thess. 1:10): c’est là son espérance, l’objet de son attente. Le
plus simple chrétien, le plus illettré, peut comprendre ces choses et en jouir;
et il peut, en une certaine mesure, en réaliser la puissance. S’il ne peut faire
une étude approfondie de la prophétie, il peut, que Dieu en soit béni, goûter le
bonheur, la réalité, la puissance et la vertu sanctifiante de cette espérance
céleste qui lui appartient de droit, comme membre de ce corps céleste qui est
l’assemblée; l’espérance dont il jouit ne se borne pas à l’attente de voir se
lever «le Soleil de justice», quelque bonne que cette espérance puisse être
d’ailleurs, mais à celle de voir l’étoile brillante du matin (Apoc. 2:28). Et
comme dans le monde physique l’étoile du matin apparaît à ceux qui veillent
avant le lever du soleil, de même Christ apparaîtra à l’Église avant que le
résidu d’Israël contemple les rayons du Soleil de justice.