Livre de
l’Exode
Chapitre
4
Nous sommes encore appelés à nous arrêter au pied du mont Horeb, «derrière le
désert», pour y voir l’incrédulité de l’homme et la grâce illimitée de Dieu se
manifester d’une manière frappante.
«Et Moïse répondit, et dit: Mais voici, ils ne me croiront pas, et n’écouteront
pas ma voix; car ils diront: L’Éternel ne t’est point apparu». (Vers. 1). —
Qu’il est difficile de vaincre l’incrédulité du cœur de l’homme, et combien
celui-ci a de peine à se confier en Dieu! Que l’homme est lent à se hasarder en
avant sur la simple promesse de l’Éternel! Tout va à la nature, excepté cela. Le
plus faible roseau,
visible
pour l’œil de l’homme, est tenu par elle pour infiniment plus solide, comme
fondement de confiance, que l’invisible «Rocher des siècles». (Ésaïe 36:4). La
nature se précipitera avec ardeur vers n’importe quel ruisseau humain, ou quelle
citerne crevassée, plutôt que de demeurer près de la source cachée des «eaux
vives» (Jér. 2:13; 17:13).
Nous devrions penser que Moïse en avait vu et entendu assez pour mettre fin à
toutes ses craintes. Le feu consumant, dans le buisson qui ne se consumait
point; la grâce dans toute sa condescendance; les grands et précieux titres de
Dieu: la mission divine; la certitude de la présence divine, toutes ces choses
auraient dû étouffer toute pensée de crainte et communiquer au cœur une ferme
assurance. Cependant Moïse soulève encore des questions, et Dieu lui répond
encore; et, comme nous l’avons remarqué, chaque question vient mettre en
évidence une nouvelle grâce. «Et l’Éternel lui dit: Qu’est-ce que tu as dans ta
main? Et il dit: Une verge». (Vers. 2). L’Éternel voulait prendre Moïse tel
qu’il était, et se servir de ce qu’il avait dans sa main. La verge, avec
laquelle Moïse avait conduit les brebis de Jéthro, allait être employée pour
délivrer l’Israël de Dieu, pour châtier le pays d’Égypte, pour frayer, au
travers de la mer, un chemin au peuple racheté de l’Éternel, et pour faire
découler l’eau du rocher afin de rafraîchir les armées altérées d’Israël, dans
le désert. Dieu se sert des instruments les plus faibles pour accomplir ses plus
glorieux desseins. «Une verge»; «une corne de bélier»; (Jos. 6:5); «un gâteau de
pain d’orge» (Juges 7:13); «une cruche d’eau» (1 Rois 19:6); «la fronde d’un
berger» (1 Sam. 17:50); tout, en un mot, peut servir, dans la main de Dieu, à
l’accomplissement de l’œuvre qu’il s’est proposée. Les hommes s’imaginent que
l’on ne peut arriver à de grandes fins que par de grands moyens; mais telles ne
sont pas les voies de Dieu. Il se sert d’un «ver» aussi bien que d’un «soleil
brûlant», d’un «kikajon» aussi bien que d’un «doux vent d’Orient». (Voyez Jonas
4).
Mais Moïse avait une importante leçon à apprendre, tant à l’égard de la verge
qu’à l’égard de la main qui devait s’en servir. Il avait à apprendre; et le
peuple avait à être convaincu. «Et Dieu dit: Jette-la à terre. Et il la jeta à
terre, et elle devint un serpent; et Moïse fuyait devant lui. Et l’Éternel dit à
Moïse: Étends ta main, et saisis-le par la queue (et il étendit sa main, et le
saisit, et il devint une verge dans sa main), afin qu’ils croient que l’Éternel,
le Dieu de leurs pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob,
t’est apparu». (Vers. 3-5). La verge devint un serpent, en sorte que Moïse
s’enfuit de devant lui; mais sur l’ordre de l’Éternel, il prit le serpent par la
queue, et celui-ci devint une verge. Rien n’est plus propre que cette figure
pour exprimer l’idée de la puissance de Satan tournée contre lui-même, et nous
avons de nombreux exemples de ce fait dans les voies de Dieu et dans Moïse
lui-même. Le serpent est entièrement sous la puissance de Christ; et quand il
sera parvenu à la dernière limite de sa carrière insensée, il sera précipité
dans l’étang de feu pour y recueillir, pendant tous les siècles de l’éternité,
les fruits de son œuvre. «Le serpent ancien», «l’accusateur» et «l’adversaire»
sera éternellement terrassé sous la verge de l’Oint de Dieu. (Apoc. 12:9-10).
«Et l’Éternel lui dit encore: Mets maintenant ta main dans ton sein. Et il mit
sa main dans son sein; et il la retira, et voici, sa main était lépreuse,
blanche comme neige. Et il dit: Remets ta main dans ton sein. Et il remit sa
main dans son sein; et il la retira de son sein, et voici, elle était redevenue
comme sa chair». (Vers. 6, 7). La main couverte de lèpre et la purification de
cette lèpre représentent l’effet moral du péché, et la manière dont le péché a
été ôté par l’œuvre parfaite de Christ. Mise dans le sein, la main nette devient
lépreuse; et la main lépreuse, mise dans le sein, devient nette. La lèpre est le
type bien connu du péché; or le péché est entré par le premier homme, et il a
été ôté par le second. «La mort est par l’homme, c’est par l’homme aussi qu’est
la résurrection des morts» (1 Cor. 15:21). La chute vint par l’homme, et par
l’homme la rédemption; par l’homme vint l’offense, et par l’homme le pardon; par
l’homme vint le péché, et par l’homme la justice; par l’homme, la mort vint dans
le monde; par l’homme, la mort fut abolie, et la vie, la justice et la gloire
furent introduites. Ainsi, non seulement le serpent lui-même sera vaincu et
confondu, mais encore toute trace de son œuvre odieuse et abominable sera
entièrement détruite et effacée par le sacrifice expiatoire de Celui qui «a été
manifesté, afin qu’il détruisît les œuvres du diable». (1 Jean 3:8).
«Et il arrivera que, s’ils ne croient pas même à ces deux signes, et n’écoutent
pas ta voix, tu prendras de l’eau du fleuve et tu la verseras sur le sec, et
l’eau que tu auras prise du fleuve deviendra du sang sur le sec». (Vers. 9).
Nous apprenons ici par une figure expressive et solennelle quelle conséquence
entraîne le refus de soumission au témoignage divin. Ce signe ne devait être
opéré que dans le cas où les deux précédents auraient été rejetés: il devait
être d’abord un signe pour Israël; ensuite, une plaie pour l’Égypte. (Comp.
Exode 7:17).
Cependant le cœur de Moïse n’est pas encore satisfait. «Et Moïse dit à
l’Éternel: Ah, Seigneur! je ne suis pas un homme éloquent, ni d’hier, ni
d’avant-hier, ni depuis que tu parles à ton serviteur; car j’ai la bouche
pesante et la langue pesante» (Vers. 10). Quelle affreuse lâcheté! La patience
infinie de l’Éternel, seule, pouvait la supporter. Assurément quand Dieu
lui-même eut dit: «Je serai avec toi,» ne donnait-il pas à son serviteur
l’infaillible garantie que rien de tout ce dont il pourrait avoir besoin ne lui
manquerait? S’il avait besoin d’une langue éloquente, «Je suis» n’était-il pas
avec lui? Éloquence, sagesse, pouvoir, énergie, tout n’était-il pas renfermé
dans ce trésor inépuisable? «Et l’Éternel lui dit: Qui est-ce qui a donné une
bouche à l’homme? ou qui a fait le muet, ou le sourd, ou le voyant, ou
l’aveugle? N’est-ce pas moi, l’Éternel? Et maintenant, va, et je serai avec ta
bouche, et je t’enseignerai ce que tu diras». (Vers. 11, 12). Grâce parfaite,
incomparable! grâce digne de Dieu! Il n’y a personne qui soit comme l’Éternel
notre Dieu, dont la grâce patiente surmonte toutes nos difficultés et suffit
abondamment à tous nos besoins et à toute notre faiblesse:
«Moi,
l’Éternel»,
devrait à jamais faire taire tous les raisonnements de nos cœurs charnels. Mais,
hélas! ces raisonnements sont difficiles à renverser; ils s’élèvent toujours de
nouveau, troublant notre paix et déshonorant cet Être béni qui se présente
Lui-même à nos âmes dans sa plénitude essentielle, afin que nous puisions de
cette plénitude, selon nos besoins.
Il est bon de se rappeler que, quand le Seigneur est avec nous, nos manquements
et nos infirmités deviennent pour lui une occasion de déployer sa grâce qui
suffit à tout, et sa patience parfaite. Si Moïse s’en fût souvenu, son manque
d’éloquence ne l’aurait pas inquiété. L’apôtre Paul apprit à dire: «Je me
glorifierai donc très volontiers plutôt dans mes infirmités, afin que la
puissance du Christ demeure sur moi. C’est pourquoi
je prends plaisir
dans les infirmités, dans les outrages, dans les nécessités, dans les
persécutions, dans les détresses pour Christ: car quand je suis faible, alors je
suis fort». (2 Cor. 12:9, 10). Ce langage est assurément celui de quelqu’un qui
était avancé à l’école de Christ. C’est l’expérience d’un homme qui se serait
peu tourmenté de ne pas posséder une langue éloquente, attendu qu’il avait
trouvé, dans la précieuse grâce du Seigneur Jésus, une réponse à tous ses
besoins quels qu’ils fussent.
La connaissance de cette vérité aurait dû délivrer Moïse de la défiance et de la
timidité excessives qui le dominaient. L’assurance que, dans sa miséricorde, le
Seigneur lui avait donnée d’être avec sa bouche aurait dû le tranquilliser pour
ce qui était de l’éloquence. Celui qui a fait la bouche de l’homme pouvait, si
besoin était, la remplir de l’éloquence la plus puissante. Pour la foi, ceci est
bien simple; mais, hélas! le pauvre cœur incrédule compte infiniment plus sur
une langue éloquente que sur Celui qui l’a créée. Ce fait nous paraîtrait
inexplicable, si nous ne savions pas de quels éléments le cœur naturel est
composé. Ce cœur ne peut pas se confier en Dieu; et de là vient ce défaut si
humiliant de confiance dans le Dieu vivant, que l’on découvre même chez les
enfants de Dieu, quand ceux-ci se laissent, en quelque mesure, dominer par la
nature. Ainsi, dans le cas qui nous occupe, Moïse continue encore à hésiter: «Et
Moïse dit: Ah, Seigneur! envoie, je te prie, par celui que tu enverras». (Vers.
13). C’était, de fait, refuser le glorieux privilège d’être le seul messager de
l’Éternel à Israël et à l’Égypte.
Nous savons tous combien l’humilité que Dieu opère est une grâce inestimable.
«Soyez revêtus d’humilité,» est un précepte divin; et l’humilité est, sans
contredit, l’ornement le plus convenable pour un misérable pécheur. Mais,
refuser de prendre la place que Dieu nous assigne, ou de suivre le chemin qu’il
nous trace, ce n’est pas de l’humilité. Chez Moïse, évidemment, ce qui le
retenait n’était pas de l’humilité, car «la colère de l’Éternel s’embrasa contre
lui»; c’était plus même que de la faiblesse seulement. Aussi longtemps que ce
sentiment revêtait les apparences de la timidité, quelque répréhensible qu’elle
fût d’ailleurs, Dieu, dans sa grâce infinie, la supporta, et y répondit par des
promesses réitérées, mais quand il prit un caractère d’incrédulité et de lenteur
de cœur, la juste colère de l’Éternel s’enflamma contre Moïse; et, au lieu
d’être seul instrument dans l’œuvre du témoignage et de la délivrance d’Israël,
il dut partager ce privilège avec un autre.
Rien ne déshonore Dieu davantage et rien n’est plus dangereux pour nous qu’une
fausse humilité. Quand, sous prétexte que nous ne possédons pas certaines vertus
et certaines qualifications, nous refusons de prendre la place que, dans sa
grâce, Dieu nous assigne, ce n’est pas là de l’humilité, attendu que, si nous
pouvions nous rendre à nous-mêmes le témoignage que nous possédons ces vertus et
ces qualités, nous nous attribuerions le droit de prétendre à cette place. Si,
par exemple, Moïse eût possédé le degré d’éloquence qu’il croyait nécessaire à
l’accomplissement de son ministère, nous avons lieu de croire qu’il n’aurait pas
hésité d’obéir à l’appel de Dieu. Or la question est de savoir quel degré
d’éloquence il lui aurait fallu; et la réponse à cette question, c’est que, sans
Dieu, aucun degré d’éloquence humaine ne pouvait suffire, tandis que, avec Dieu,
le moins éloquent des hommes serait un ministre puissant.
C’est là une grande vérité pratique. L’incrédulité n’est que de l’orgueil, et
non de l’humilité. Elle refuse de croire Dieu, parce qu’elle ne trouve pas dans
le
moi
une raison de croire. Si, à cause de quelque chose qui soit en moi, je refuse de
croire quand Dieu parle, je fais Dieu menteur. (1 Jean 5:10). Si, quand Dieu
déclare son amour, je refuse de croire, par la raison que je ne m’estime pas
assez digne de cet amour, je fais Dieu menteur, et je manifeste l’orgueil
inhérent à mon cœur. La seule pensée que je pourrais mériter autre chose que
l’enfer serait la preuve chez moi d’une profonde ignorance de ma condition et de
ce que Dieu requiert de moi; refuser de prendre la place qui m’est assignée par
l’amour rédempteur, en vertu de l’expiation accomplie de Christ, c’est faire
Dieu menteur et déshonorer le sacrifice de la croix. L’amour de Dieu se déverse
spontanément; ce ne sont pas mes mérites qui l’attirent, mais ma misère. Ce
n’est pas non plus de la place que moi je mérite qu’il est question, mais de
celle que Christ mérite. Christ prit, sur la croix, la place du pécheur, afin
que le pécheur pût prendre place avec Lui dans la gloire. Christ porta ce que le
pécheur mérite, afin que celui-ci pût avoir en partage ce que Christ mérite. Le
moi
est ainsi complètement mis de côté; et c’est là la vraie humilité. Nul ne peut
être vraiment humble avant que d’avoir atteint le côté céleste de la croix;
mais, là, il trouve la vie, la justice et la faveur divines. Alors on en a fini
avec soi-même pour toujours; on ne le cherche plus, on n’espère plus trouver du
bien et de la justice en soi, et on se nourrit de l’abondance d’un autre. On est
moralement préparé à se joindre à la voix de ceux qui. pendant les temps
éternels, feront retentir les cieux de leurs louanges, disant: «Non point à
nous, ô Éternel! non point à nous, mais à ton Nom donne gloire». (Ps. 115:1).
Il nous siérait mal de nous arrêter sur les erreurs et les infirmités d’un
serviteur aussi honoré de Dieu que fut Moïse, au sujet duquel nous lisons qu’il
«a été fidèle dans toute sa maison, comme serviteur, en témoignage des choses
qui devaient être dites». (Héb. 3:5). Mais si nous ne devons pas nous arrêter
sur ces infirmités dans un esprit de propre satisfaction, comme, si, dans les
mêmes circonstances, nous eussions agi autrement, nous devons néanmoins chercher
à retirer, de ce que l’Écriture nous apprend à ce sujet, les saintes leçons
qu’elle a évidemment pour but de nous donner. Nous devrions apprendre à nous
juger nous-mêmes et à nous confier réellement en Dieu, à mettre de côté le
moi,
afin que Dieu puisse agir en nous, par nous, et pour nous. Là est le vrai secret
de la puissance.
Nous avons vu que Moïse se priva par sa faute du privilège d’être seul
instrument de l’Éternel dans l’œuvre glorieuse qu’il allait accomplir. Mais ce
n’est pas tout. La colère de l’Éternel s’embrasa contre Moïse; et il lui dit:
«Aaron, le Lévite, n’est-il pas ton frère? Je sais qu’il parlera très bien; et
aussi le voici qui sort à ta rencontre, et quand il te verra, il se réjouira
dans son cœur.
Et tu lui parleras, et tu
mettras les paroles dans sa bouche;
et moi, je serai avec ta bouche et avec sa bouche, et je vous enseignerai ce que
vous ferez; et il parlera pour toi au peuple, et il arrivera qu’il te sera en la
place de bouche, et toi, tu lui seras en la place de Dieu. Et tu prendras dans
ta main cette verge, avec laquelle tu feras les signes». (Vers. 14-17). Ce
passage est une mine d’instructions pratiques très précieuses. Nous avons vu les
craintes et les doutes de Moïse, malgré toutes les promesses et toutes les
assurances qu’il recevait de la grâce divine. Et maintenant, bien que Moïse
n’ait rien gagné ainsi, en fait de puissance réelle; bien qu’il n’y ait eu ni
plus de vertu, ni plus de pouvoir dans la bouche d’Aaron que dans la sienne;
bien que ce fût lui, Moïse, qui, après tout, ait dû parler à Aaron, nous le
voyons prêt à partir dès qu’il peut compter sur la présence et la coopération
d’un mortel, pauvre et faible comme lui-même; tandis qu’il n’avait pas su obéir,
quand l’Éternel lui réitérait sa promesse d’être avec lui.
Cher lecteur, tout ceci n’est-il pas pour nous un miroir fidèle, dans lequel se
reflètent votre cœur et le mien? Nous sommes tous disposés à nous confier plutôt
en tout autre chose qu’au Dieu vivant. Appuyés et protégés par un mortel
semblable à nous, nous allons hardiment et sans crainte en avant; mais nous
tremblons, nous hésitons, nous doutons, alors que nous avons la lumière de la
faveur du Maître pour nous encourager, et la force de son bras tout-puissant
pour nous soutenir. Ceci devrait nous humilier profondément devant le Seigneur,
et nous faire chercher à le connaître mieux, afin que nous sachions nous confier
parfaitement en lui, et marcher en avant d’un pas plus ferme, parce que nous
l’avons
Lui
seul pour ressource et pour partage. La société d’un frère est, sans doute, très
précieuse: «Deux valent mieux qu’un» (Eccl. 4:9); soit pour le travail, soit
pour le repos ou le combat. Le Seigneur Jésus envoya ses disciples «deux à deux»
(Marc 6:7), car l’union vaut toujours mieux que l’isolement, toutefois, si notre
connaissance personnelle de Dieu et notre expérience de sa présence ne sont pas
telles que nous puissions, s’il le faut, marcher seuls, la présence d’un frère
nous sera peu utile. Il est remarquable qu’Aaron, dont la société semble avoir
satisfait Moïse, fut celui qui plus tard fit le veau d’or. (Exode 32:21). Nous
voyons fréquemment que la personne même, dont la présence nous semblait
nécessaire pour notre progrès et notre succès, devient par la suite une source
de profond chagrin pour nos cœurs. Puissions-nous nous en souvenir sans cesse!
Quoi qu’il en soit, Moïse consent enfin à obéir mais avant que d’être
complètement préparé pour l’œuvre à laquelle il est appelé, il faut qu’il passe
encore par un autre exercice douloureux; il faut que Dieu de sa main imprime sur
sa nature la sentence de mort. Moïse avait appris d’importantes leçons «derrière
le désert»; il est appelé à en apprendre une plus importante encore «en chemin,
dans le caravansérail» (Vers. 24). C’est une chose sérieuse que d’être le
serviteur du Seigneur; une éducation ordinaire ne peut pas qualifier un homme
pour une pareille vocation. Il faut que la nature soit mortifiée et maintenue
dans cette position de mort. «Nous-mêmes, nous avions en nous-mêmes la sentence
de mort, afin que nous n’eussions pas confiance en nous-mêmes, mais en Dieu qui
ressuscite les morts». (2 Cor. 1:9). Tout serviteur, pour être béni dans son
service, doit apprendre quelque chose de ce que c’est que d’avoir en lui-même la
sentence de mort. Moïse dut passer par ce chemin, dans sa propre expérience,
avant que d’être moralement qualifié pour sa mission. Il allait faire entendre à
Pharaon ce message solennel: «Ainsi a dit l’Éternel: Israël est mon fils, mon
premier-né. Et je te dis: laisse aller mon fils pour qu’il me serve; et si tu
refuses de le laisser aller, voici, je tuerai ton fils, ton premier-né». (Vers.
22, 23). Tel était le message que Moïse devait délivrer à Pharaon; message de
mort et de jugement; mais pour Israël, Moïse avait un message de vie et de
salut. Toutefois, souvenons-nous qu’il faut que celui qui veut parler de mort et
de jugement, de vie et de salut de la part de Dieu, réalise premièrement, dans
sa propre âme, la puissance de ces choses. Moïse, tout au commencement, nous
apparaît, en figure, comme couché dans la mort; mais c’était là autre chose que
d’entrer dans l’expérience de la mort de sa propre personne. C’est pourquoi nous
lisons: «Et il arriva, en chemin, dans le caravansérail, que l’Éternel vint
contre lui, et chercha à le faire mourir. Et Séphora prit une pierre tranchante,
et coupa le prépuce de son fils, et le jeta à ses pieds, et dit: Certes, tu m’es
un époux de sang! Et l’Éternel le laissa. Alors elle dit: Époux de sang! à cause
de la circoncision». (Vers. 24-26). Ce passage nous initie à un profond secret
de l’histoire personnelle et domestique de Moïse. Il est bien évident que,
jusqu’à ce moment, le cœur de Séphora avait reculé devant l’application de la
«pierre tranchante»
à l’objet de ses affections naturelles; elle avait évité la marque qui devait
être imprimée dans la chair de chacun des membres de l’Israël de Dieu; elle ne
savait pas que sa relation avec Moïse était une relation qui impliquait la mort
à la nature; elle reculait devant la croix. C’était naturel; mais Moïse avait
cédé devant elle dans cette affaire; et cela explique la scène mystérieuse «au
caravansérail». Si Séphora refuse de circoncire son
fils,
l’Éternel mettra la main sur son
mari;
et si Moïse ménage les sentiments de sa femme, l’Éternel «cherchera à le tuer».
La sentence de mort doit être écrite sur la nature; et si nous cherchons à nous
y soustraire d’un côté, nous la rencontrerons d’un autre.
On a fait remarquer déjà que Séphora présente un type intéressant et instructif
de l’Église. Elle fut unie à Moïse pendant la période de sa vie où il était
rejeté; et le passage que nous venons de citer nous apprend que l’Église est
appelée à connaître Christ comme Celui auquel elle est unie «par le sang». C’est
son privilège de boire sa coupe et d’être baptisée de son baptême. Étant
crucifiée avec Lui, il faut qu’elle soit rendue conforme à sa mort; qu’elle
mortifie ses membres qui sont sur la terre; qu’elle prenne chaque jour sa croix
et qu’elle le suive. Sa relation avec Christ est fondée sur le sang; et la
manifestation de la puissance de cette relation, implique nécessairement la mort
à la nature. «Et vous êtes accomplis en lui, qui est le Chef de toute
principauté et autorité, en qui aussi vous avez été circoncis d’une circoncision
qui n’a pas été faite de main, dans le dépouillement du corps de la chair par la
circoncision du Christ, étant ensevelis avec lui dans le baptême, dans lequel
aussi vous avez été ressuscités ensemble par la foi en l’opération de Dieu qui
l’a ressuscité d’entre les morts». (Col. 2:10-12).
Telle est la doctrine relative à la position de l’Église avec Christ, doctrine
pleine des privilèges les plus glorieux pour l’Église et pour chacun des membres
qui en font partie: rémission entière des péchés, justice, acceptation complète,
sécurité éternelle, parfaite communion avec Christ dans toute sa gloire, elle
comprend tout. «Vous êtes
accomplis
en lui!» Que pourrait-on ajouter à celui qui est «accompli?» — «La philosophie»,
«l’enseignement des hommes», «les éléments du monde?» «le manger ou le boire?»
«les jours de fêtes, les nouvelles lunes, et les sabbats?» «Ne prends», «ne
goûte», «ne touche pas» ceci ou cela, «les commandements et les enseignements
des hommes?» «les jours, les mois, les temps et les années?» (Voyez Col. 2).
Aucune de ces choses, ou toutes ces choses ensemble, pourraient-elles ajouter le
plus petit iota à celui que Dieu a déclaré «accompli?»
Nous pourrions tout aussi bien demander si, après les six jours de travail
employés par Dieu à l’œuvre de la création, l’homme n’aurait pas pu entreprendre
de mettre la dernière main à ce que Dieu avait déclaré «très
bon».
Nous ne devons pas non plus, en aucune manière, envisager cet état de perfection
comme quelque chose que le chrétien ait encore à atteindre, ou à quoi il ne soit
pas encore parvenu, mais après quoi il doive tendre avec persévérance, sans que
jusqu’à l’heure de la mort ou devant le trône du jugement il puisse être jamais
sûr de la posséder. Cette perfection est la part de l’enfant de Dieu, du plus
faible, du moins instruit, du moins expérimenté. Le plus faible des saints est
compris dans le «vous»
de l’apôtre. Tous les enfants de Dieu «sont
accomplis en Christ». Paul ne dit pas: «vous
serez»,
«peut-être
êtes-vous», «espérez
que vous serez», «priez
pour que vous soyez»; — mais par le Saint Esprit il déclare de la manière la
plus absolue et la plus entière que «vous
êtes
accomplis». C’est là le vrai point de départ pour le chrétien, et c’est tout
renverser que de prendre pour but ce dont Dieu a fait un point de départ.
Mais dira-t-on: «N’avons-nous donc point de péchés, point de défauts, point
d’imperfections?» Certainement, nous en avons. «Si nous disons que nous n’avons
pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n’est pas en nous».
(1 Jean 1:8). Nous avons du péché
en
nous, mais non pas
sur
nous. De plus,
devant Dieu,
nous ne sommes pas dans le
moi,
mais
en Christ.
C’est «en
lui»
que nous «sommes accomplis». Dieu voit le croyant en Christ, avec Christ, et
comme Christ: c’est là notre condition immuable, et notre éternelle position
comme chrétiens. «Le dépouillement du corps de la chair» a été effectué «par la
circoncision du Christ» (Col. 2:11); le croyant n’est pas «dans la chair» (Rom.
7:5; 8:9), bien que la chair soit en lui; il est uni à Christ dans la puissance
d’une vie nouvelle et éternelle, et cette vie est inséparablement liée à la
justice divine dans laquelle le croyant est établi devant Dieu. Le Seigneur
Jésus a ôté tout ce qui était contre le croyant, et a approché celui-ci de Dieu,
l’introduisant devant Lui, dans la même faveur dont il jouit lui-même. En un
mot, Christ est notre justice (1 Cor. 1:30; 2 Cor. 5:21); ceci met fin à toutes
les questions, répond à toutes les objections, impose silence à tous les doutes:
«Car, et celui qui sanctifie, et ceux qui sont sanctifiés sont tous d’un» (Héb.
2:11).
Cette série de vérités découle du type qui nous est présenté dans la relation de
Moïse avec Séphora. Nous allons maintenant quitter «le désert», pour un temps,
mais nous n’oublierons pas les grandes leçons et les saintes impressions que
nous y avons reçues et qui sont si essentielles pour tout serviteur du Christ et
tout messager dit Dieu vivant. Tous ceux qui veulent servir et être bénis dans
leur service, soit dans l’œuvre importante de l’évangélisation, soit dans les
divers ministères de la maison de Dieu, qui est l’Église, auront besoin de se
pénétrer des instructions précieuses que Moïse reçut au pied du mont Horeb et
«en chemin, dans le caravansérail».
Si l’on donnait aux choses qui viennent de nous occuper l’attention qu’elles
méritent, on ne verrait pas tant de personnes courir sans être envoyées; on n’en
verrait pas tant se lancer dans des ministères auxquels elles n’ont jamais été
destinées. Il faut que tous ceux qui veulent ou prêcher, ou enseigner, ou
exhorter, ou exercer un ministère, quel qu’il soit, s’examinent soigneusement
pour savoir si, véritablement, ils ont été préparés, enseignés et envoyés par
Dieu. Sans cela, leur œuvre ne sera ni reconnue de Dieu, ni bénie pour les
hommes, et plus vite ils se retireront, mieux cela vaudra, tant pour eux-mêmes
que pour ceux auxquels ils ont voulu imposer le joug pesant de les écouter.
Jamais un ministère d’institution humaine ne sera à sa place dans l’enceinte
sacrée de l’Église de Dieu. Il faut que tout serviteur soit doué de Dieu,
enseigné de Dieu et envoyé de Dieu.
«Et l’Éternel dit à Aaron: Va à la rencontre de Moïse, au désert. Et il alla, et
le rencontra en la montagne de Dieu, et le baisa. Et Moïse raconta à Aaron
toutes les paroles de l’Éternel qui l’avait envoyé, et tous les signes qu’il lui
avait commandés». (Vers. 27, 28). Cette belle scène d’union et de tendre et
fraternel amour forme un frappant contraste avec plusieurs de celles qui, par la
suite, se passèrent entre ces deux hommes dans leur pèlerinage au travers du
désert. Quarante années de vie dans le désert ne peuvent qu’amener de grands
changements dans les hommes et dans les choses. Cependant il est doux de
s’arrêter un moment sur les premiers temps de la course du croyant, alors que
les austères réalités de la vie du désert n’ont encore, en aucune mesure, arrêté
l’élan des vives et généreuses affections; alors que la tromperie, la corruption
et l’hypocrisie n’ont pas encore presque complètement détruit la confiance du
cœur, et placé l’être moral sous la froide influence d’une disposition
soupçonneuse.
Il n’est que trop vrai, hélas! que des années d’expérience n’ont souvent amené
que ce triste résultat. Mais bienheureux est celui qui, encore que ses yeux
aient été ouverts pour voir la nature humaine à une lumière plus claire que
celle que donne le monde, sait servir par l’énergie de cette grâce qui découle
du sein de Dieu. Qui a jamais connu les profondeurs et les ruses du cœur humain
comme Jésus les a connues? «Il connaissait tous les hommes, et il n’avait pas
besoin que quelqu’un rendît témoignage de l’homme; car lui-même connaissait ce
qui était dans l’homme». Il connaissait si bien l’homme qu’il ne pouvait pas «se
fier à lui» (Jean 2:24, 25); il ne pouvait pas prêter foi à ce dont les hommes
font profession, ni sanctionner leurs prétentions. Et malgré cela, qui fut
jamais aussi plein de grâce que Lui? aussi aimant, aussi tendre, aussi
compatissant, aussi sympathique? Avec un cœur qui comprenait chacun, il pouvait
sentir pour chacun. Il ne se laissa pas tenir loin de la misère des hommes, par
la connaissance parfaite qu’il avait de leur iniquité. «Il passait de lieu en
lieu faisant du bien». Pourquoi? — Était-ce parce qu’il s’imaginait peut-être
que tous ceux qui se pressaient, autour de lui étaient sincères? Non; mais parce
que «Dieu était avec lui». (Act. 10:38). Voilà l’exemple que Dieu nous propose.
Suivons-le, encore que, en le suivant, nous devions, à chaque pas de la route,
fouler aux pieds le moi avec tous ses intérêts.
Qui souhaiterait de posséder cette sagesse, cette connaissance de la nature et
cette expérience qui ne font que porter les hommes à se renfermer dans le cercle
d’un froid égoïsme, et à regarder tout le monde d’un œil de sombre défiance? Un
pareil résultat ne peut provenir de rien qui appartienne à une nature céleste ou
excellente. Dieu donne la sagesse; mais ce n’est pas une sagesse qui ferme le
cœur aux appels du besoin et de la misère de l’homme. Il nous donne une
connaissance de la nature; mais ce n’est pas une connaissance qui nous fasse
saisir avec une avidité égoïste ce que nous appelons faussement «nôtre».
Il donne de l’expérience; mais ce n’est pas une expérience qui nous amène à nous
défier de tout le monde excepté de nous-mêmes. Si nous marchons sur les traces
du Seigneur Jésus, si nous nous pénétrons de son bon esprit et que, par
conséquent, nous le manifestions; si, en un mot, nous pouvons dire: «Pour moi,
vivre c’est Christ», alors, traversant le monde avec la connaissance de ce qu’il
est, ayant des rapports avec les hommes tout en sachant ce que nous avons à
attendre d’eux, nous pouvons, par la grâce, manifester Christ au milieu de la
scène dans laquelle Dieu nous a placés. Les causes qui nous font agir, et les
objets qui nous animent sont tous
en haut,
là où est Celui qui est «le même hier, et aujourd’hui, et éternellement». (Héb.
13:8). C’est là aussi que le cœur de ce bien-aimé et grand serviteur, dans
l’histoire duquel nous avons puisé déjà tant de vraies et profondes leçons,
trouvait la grâce et la force qui l’ont conduit au travers des scènes pénibles
et variées de la vie dans le désert. Et nous pouvons, sans crainte de nous
tromper, affirmer que, à la fin, et malgré les épreuves et les luttes de
quarante années, Moïse pouvait embrasser son frère sur le mont Hor avec la même
affection que lorsqu’il l’avait rencontré au commencement «à la montagne de
Dieu». (Exode 18:5). Ces deux rencontres eurent lieu, il est vrai, dans des
circonstances bien différentes. À «la montagne de Dieu» les deux frères se
rencontrèrent, s’embrassèrent et se mirent ensemble en chemin pour accomplir
leur mission divine. Sur le «mont Hor» ils se rencontrèrent par le commandement
de l’Éternel (Nomb. 20:25), pour que Moïse dépouillât son frère de ses vêtements
sacerdotaux et le vît recueilli vers ses Pères, à cause d’une faute à laquelle
il avait lui-même participé. Les circonstances changent; les hommes peuvent se
détourner l’un de l’autre; mais en Dieu, «il n’y a pas de variation, ou d’ombre
de changement» (Jacques 1:17).
«Et Moïse et Aaron allèrent, et assemblèrent tous les anciens des fils d’Israël;
et Aaron dit toutes les paroles que l’Éternel avait dites à Moïse, et fit les
signes devant les yeux du peuple. Et le peuple crut; et ils apprirent que
l’Éternel avait visité les fils d’Israël, et qu’il avait vu leur affliction; et
ils s’inclinèrent et se prosternèrent». (Vers. 29-31). Quand Dieu intervient, il
faut que toute barrière tombe. Moïse avait dit: «Ils ne me croiront point»; mais
il ne s’agissait pas de savoir s’ils le croiraient, lui, mais s’ils croiraient
Dieu. Celui qui peut se considérer simplement comme l’envoyé de Dieu, peut aussi
être parfaitement tranquille pour ce qui regarde la réception de son message, et
cette assurance bienheureuse ne le détourne, en aucune manière, de sa tendre et
affectueuse sollicitude à l’égard de ceux auxquels il s’adresse; bien au
contraire! mais elle le préserve de cette inquiétude désordonnée de l’esprit qui
ne peut que contribuer à rendre un homme impropre à porter un témoignage ferme,
élevé et persévérant. Un envoyé de Dieu devrait toujours se souvenir que le
message qu’il porte est le message de Dieu. Quand Zacharie dit à l’ange:
«Comment connaîtrai-je cela?» — ce dernier fut-il troublé par cette question?
Nullement, mais il répondit: «Moi, je suis Gabriel qui me tiens devant Dieu, et
j’ai été envoyé pour te parler et pour t’annoncer ces bonnes nouvelles». (Luc
1:18, 19). Les doutes du mortel ne troublent pas chez l’ange le sentiment de la
dignité de son message. «Comment, semble-t-il dire, peux-tu douter, quand, de la
salle du trône de la Majesté dans les cieux, un messager t’a été maintenant
envoyé?» C’est ainsi que tout messager de Dieu, selon sa mesure, devrait aller,
et dans cet esprit qu’il devrait délivrer son message.