Second
Livre des Rois
Chapitre
9
Jéhu,
roi d’Israël
L’histoire tout entière de Jéhu
tient dans trois versets des Chroniques (2 Chron. 22:7-9), qui parlent
uniquement de ses rapports avec Juda. Nous aurons à y revenir dans l’étude de ce
livre.
Le chapitre que nous avons sous
les yeux fait ressortir, comme nous l’avons remarqué plus haut, le caractère de
grâce d’Élisée. Au lieu d’oindre Jéhu, il confie cette mission à l’un des fils
des prophètes. Il ne faut pas que ce jeune homme reste un instant avec Jéhu,
mais qu’il s’enfuie aussitôt son acte accompli. Tout se fait en secret et en
hâte, car lorsqu’il s’agit d’un jugement, l’âme d’Élisée ne s’y repose et n’y
demeure pas. Le jugement doit avoir lieu, car Dieu a parlé, mais Dieu trouve ses
délices dans la grâce et approuve la manière d’agir de son serviteur.
Combien, en vertu de son caractère
judiciaire, cette scène diffère de celle qui accompagne l’onction de David! Ici,
le fils des prophètes doit faire lever Jéhu du «milieu de ses frères», le mener
loin de tous les yeux dans «une chambre intérieure», et l’oindre sans témoins,
en hâte et à la dérobée. Samuel, au contraire, oint David, roi de grâce, «au
milieu de ses frères»; ceux-ci n’entourent la table qu’à son arrivée, et cette
fête de famille les réunit pour un repas commun. Après cela, Samuel se lève en
paix et se rend à Rama (1 Sam. 16:11-13). Cette scène de communion forme un
contraste absolu avec celle qui se déroule ici. Jéhu est une verge de Dieu
contre Israël et Juda, et Dieu ne peut avoir communion avec l’instrument du
jugement, quelque nécessaire qu’il soit. Il approuvera plus tard (10:30) la
manière dont il s’est acquitté de sa tâche, mais sans communion avec lui, car,
tout en parlant ainsi, il n’approuve ni l’homme, ni ses motifs, ce que nous
aurons plus d’une fois l’occasion de constater dans ces chapitres.
Si le prophète Élisée pleurait
devant Hazaël, qu’aurait-il fait devant Jéhu? Aussi donne-t-il une commission
aussi brève que possible: «Ainsi dit l’Éternel: Je t’oins roi sur Israël» (v.
3). Il laisse au fils des prophètes, prophète lui-même, sans lui dicter ses
paroles, le soin de ce qu’il aura à y ajouter par l’Esprit.
Le jeune homme dévoile à Jéhu le
jugement sans restriction de la maison d’Achab. Le motif de ce jugement est la
manière dont le roi, sous la conduite de Jézabel, a traité les serviteurs de
l’Éternel et ses prophètes (v. 7). Il arrive en effet toujours un moment où le
Seigneur ramène en mémoire ce qui a été fait autrefois à «ses frères», que ce
soit en Israël ou dans l’Assemblée chrétienne.
Le fait que le jeune prophète
ajoute tout ce détail aux paroles d’Élisée, est très caractéristique pour la
carrière et l’être moral de ce dernier. Pas une fois, sauf en Béthel, et nous en
avons montré la raison, il ne prononce lui-même le jugement, quoiqu’il ait à
traverser une scène où tout est jugement de la part de Dieu. Ce jugement doit
mettre fin à la dynastie d’Omri pour accomplir la sentence prononcée sur Achab.
Pour la même raison, l’Éternel avait déjà mis fin à la maison de Jéroboam, fils
de Nebath (1 Rois 15:28-30) et à celle de Baësha (1 Rois 16:1-4), et chaque fois
il répétait la terrible parole: «Celui qui mourra dans la ville, les chiens le
mangeront, et celui qui mourra dans les champs, les oiseaux des cieux le
mangeront» (1 Rois 14:11; 16:4; 21:24).
Le jeune homme s’enfuit, selon
l’ordre donné par le prophète. Il n’y avait pas à revenir sur ce qui avait été
décrété, pas d’explication à donner, ni d’avertissement, comme cela avait eu
lieu pour Achab (1 Rois 21:27-29); le jugement était à la porte et devait
s’exécuter incontinent.
Joram d’Israël (v. 11-15), blessé
dans le combat, venait de quitter Ramoth de Galaad où Hazaël lui avait fait
subir un échec, et s’était rendu à Jizreël pour y panser ses plaies. Pendant ce
temps, les chefs de son armée se tenaient à Ramoth, continuant à occuper et à
garder ce poste important, justement revendiqué par les rois d’Israël (conf. 1
Rois 22:3). Nous voyons ici comment Dieu a la haute main sur les événements et
sur les hommes, quand est venu le moment d’accomplir ses décrets. À peine Jéhu
a-t-il reçu l’huile de l’onction que, sans aucune entente préalable, car ils ne
savent pas ce que le prophète qu’ils traitent de «fou» venait faire, tous les
chefs acclament Jéhu comme roi. Étaient-ils eux-mêmes des sages, ceux qui, sans
intelligence, sans raisonnement, sans choix, sonnent de la trompette et disent:
Jéhu est roi, tandis que celui qui, malgré son jeune âge, venait, en pleine
connaissance de cause, proclamer la pensée de Dieu, était traité par eux de fou
ou d’imbécile? De nos jours, on peut souvent remarquer la même anomalie. Le
chrétien ayant la connaissance des pensées de Dieu, peut annoncer aux hommes,
dans leur ensemble et leurs détails, les événements dont ce monde sera le
théâtre; les sages le traiteront de fou, jusqu’au jour où leurs yeux seront
ouverts, mais trop tard, pour reconnaître la vérité de ce qui leur était
annoncé.
Remarquons que Jéhu ne «conspire
contre Joram» qu’à la suite de sa proclamation à la royauté. Il prend alors
immédiatement des mesures pour que le roi ne reçoive à Jizreël aucune nouvelle
de ce qui s’est passé (v. 15). Ce caractère de Jéhu, composé d’une grande
impétuosité unie à beaucoup de prudence, de décision et de connaissance des
hommes, offre ample matière à l’étude. Notons ce trait: «Si c’est
votre pensée, que personne ne s’échappe de la ville
et ne sorte pour aller raconter la nouvelle à Jizreël» (v. 15). Il engage avec
art ses complices dans une responsabilité collective, afin qu’en cas d’insuccès
tout ne puisse pas être mis à sa charge. La suite nous en fournira un second
exemple. Mais c’est là aussi que l’on peut constater son absence de piété et de
dépendance de Dieu, et son ambition qui met à profit la parole de l’Éternel pour
s’assurer la toute-puissance. Il ne pense qu’à lui-même, à son propre intérêt et
à l’assouvissement de ses passions; il exerce le jugement pour s’en assurer le
bénéfice et recouvre tout cet égoïsme d’un manteau qu’il appelle «le zèle pour
l’Éternel».
Dans l’intervalle, Achazia était
descendu vers Joram pour lui exprimer sa sympathie au sujet de ses blessures.
Malgré son apparence d’urbanité et de cordialité, cette liaison était odieuse à
l’Éternel. La lampe, maintenue encore à la maison de David, était près de
s’éteindre, si Dieu ne s’occupait à la nettoyer. Mais les relations de famille
avec une race apostate avaient plus de valeur pour Achazia que la gloire du Dieu
d’Israël. Des faits semblables se rencontrent souvent de nos jours. La famille
de Dieu n’a cependant rien à gagner à de telles relations. Chaque fois qu’Israël
tirait profit de l’amitié du roi de Juda, que lui donnait-il en échange? La
perte était toujours du côté de ceux qui, en quelque faible mesure, portaient
encore le témoignage du vrai Dieu.
Jéhu s’en va à Jizreël. «Est-ce la
paix?» Telle est la grande question qui se pose. Le jugement est à la porte, que
Joram ne sait pas encore si c’est la paix ou la colère qui viennent à lui. Que
lui servent ses messagers et les précautions qu’il peut prendre? Aucun de ses
serviteurs ne reviendra l’avertir et le mettre sur ses gardes. La prudence de
Jéhu y a pourvu. «Tourne et passe derrière moi», leur dit-il; excellent moyen
d’arriver à ses fins sans éveiller prématurément la défiance du roi. Mais Dieu a
la haute direction de toutes choses, même de ce qui est absolument contraire à
son caractère. Il est un Dieu de vérité; ses voies sont droites et jamais
détournées. Il a dit: «Il n’y a point de paix pour le méchant»; il faut que sa
sentence s’exécute.
«Jéhu conduit son char avec
furie». Le grondement du tonnerre annonce l’orage pour tous, sauf pour Joram,
sourd à l’approche de la tempête, comme il l’avait été à la parole de la grâce,
prononcée si souvent devant lui. Il ne fait rien pour parer à son sort; il
vient, avec Achazia, se réfugier au pied de l’arbre sur lequel la foudre va
tomber. Hélas! tel est le sort des hommes. Ils cherchent
la paix en dehors de celle que Dieu offre à tous, et ne trouvent
qu’agitation, angoisse, et finalement le jugement de Dieu. «Paix, paix à celui
qui est loin, et à celui qui est près! dit l’Éternel; et je le guérirai. Mais
les méchants sont comme la mer agitée, qui ne peut se tenir tranquille et dont
les eaux jettent dehors la vase et la boue. Il n’y a pas de paix, dit mon Dieu,
pour les méchants» (És. 57:19-21). Il arrive aussi un moment où les hommes «disent
paix»; alors une ruine subite vient sur eux. «Quelle paix...» répond Jéhu,
«aussi longtemps que les prostitutions de Jézabel, ta mère, et ses enchantements
sont en si grand nombre?» Joram crie en s’enfuyant: «Trahison, Achazia!» Non pas
trahison, mais jugement! La parole de Dieu à Élie s’accomplit à la lettre: «Il
arrivera que celui qui échappera à l’épée de Hazaël, Jéhu le fera mourir» (1
Rois 19:17). Jéhu frappe lui-même le roi Joram, puis il rappelle la prophétie
d’Élie à Achab (1 Rois 21:19-24), non pas avec les mêmes paroles, mais avec un
sens analogue. Misérable roi! En quoi s’était-il confié? En son titre et sa
dignité royale, comme on le voit par cette sortie qui le mène à sa ruine; en ses
douze longues années de royauté, sans doute (et qui songerait à une trahison
après un règne aussi prolongé); à la fidélité de ses sujets et de ceux qui
l’entouraient. Vains appuis! «Comme il est détruit en un moment!»
Qui donc a fait concourir toutes
les circonstances à ce résultat? Qui a fait partir Joram de Ramoth, y laissant
Jéhu et ses capitaines? Qui l’a conduit à Jizreël, sur la scène du péché
d’Achab? Qui l’a mené sur son char jusqu’à la vigne de Naboth? Qui l’a laissé,
gisant hors de la ville, à l’endroit même où le sang du juste avait coulé, et en
proie aux oiseaux des cieux? On ne peut s’y méprendre; c’est la main de
l’Éternel!
Achazia subit le même sort (v.
27-29), avec adoucissement toutefois, l’Éternel n’ayant pas encore rejeté
définitivement la maison de Juda. Si «ce fut, de la part de Dieu, la ruine
complète d’Achazia d’être venu vers Joram» (2 Chron. 22:7), il ne fut cependant
pas abandonné aux bêtes des champs et aux oiseaux des cieux comme un vil
criminel, mais on l’enterra dans son sépulcre, avec ses pères, dans la ville de
David.
Jéhu entre à Jizreël (v. 30-37).
Jézabel l’apprend et s’orne et se farde, dans sa confiance sauvage en son
triomphe. Elle veut lui montrer qu’elle ne le craint pas «avec sa troupe», car
elle détient l’autorité et le pouvoir. Elle lui jette du haut de la fenêtre ces
paroles ironiques: «Est-ce la paix, Zimri, assassin de son seigneur?» Est-ce la
paix pour toi? Tu ne vaux pas mieux que Zimri, assassin de Baësha. Il en
remporta sept jours de règne, puis périt à la suite de sa conspiration. Toutes
ces pensées de mépris vibrent dans ces quelques paroles. Jéhu lève la tête vers
la fenêtre où se tient la reine et s’écrie: «Qui est pour
moi? Qui?» Et aux deux ou trois eunuques qui d’en haut l’approuvent, il
dit: «Jetez-la en bas. Et ils la jetèrent, et il rejaillit de son sang contre la
muraille et contre les chevaux; et il la foula aux pieds» (v. 33). On voit ici
combien Jéhu est étranger dans ses pensées à l’honneur et à la gloire de
l’Éternel, tout en connaissant le décret divin, et sachant qu’il en est
l’exécuteur. On aurait pu s’attendre à ce que la parole: «Qui est pour
l’Éternel?» sortît de sa bouche, mais Dieu a peu de place dans les pensées de
cet homme violent et ambitieux. Même ce qui a été prophétisé par Élie à l’égard
de Jézabel, scène à laquelle il assistait (v. 25; cf. 1 Rois 21:23), ne lui
revient pas à la mémoire. Il dit: «Allez donc voir cette maudite, et
enterrez-la, car elle est fille de roi» (v. 34). Quand les hommes reviennent,
n’ayant trouvé que quelques misérables débris rongés par les chiens, il se
souvient de la prophétie, mais seulement quand elle est d’accord avec ses
passions. S’agit-il de régler sa conduite sur elle, il n’y prend pas garde.